Le vieillard et la faux

Voici un très vieux texte que j’ai retrouvé dans un carton. Soyez indulgents, c’est une de mes premières tentatives. Et c’est déjà d’une folle gaieté, dis-donc.

 Le vieillard et la faux

Ol’ Man Sid (2000)


C’était la fin d’une journée d’été, une de ces soirées interminables à l’athmosphère chargée de foin coupé et de promesses non tenues, qui ne semblent mourir qu’à la venue des voiles du sommeil au-dessus des membres engourdis des êtres vivants.

 

Je marchais sous les étoiles, qui éclairaient la route rocailleuse sur laquelle des pensées errantes m’avaient conduit. Elles ne semblaient pas m’avoir remarqué. Le repos et l’indifférence, loin des humains et de leurs dysfonctionnements, enfin. Juste le regard désintéressé de Betelgeuse, Antarès et de leurs sœurs aux yeux flottants.

 

Après avoir serpenté apparemment au hasard sur quelques centaines de mètres comme si lui-même ne savait pas où il devait aller, le chemin présentait une longue ligne droite, certitude soudaine et inattendue, et je vis à la sortie du dernier virage un vieil homme qui se reposait sur un rocher, à quelques minutes de marche. La route longeait la lisière d’un petit bois d’où provenaient les cris des animaux nocturnes qui déjà s’éveillaient. Me voyant arriver, l’ancêtre m’accueillit d’un voix étrange, aussi faible qu’un murmure, mais pourtant aussi forte à mes oreilles qu’un vent d’automne.

 

« Bonsoir, jeune homme, accepteriez-vous de m’accompagner dans ma promenade, dès que j’aurais repris mon souffle ? » dit-il en tournant son visage vers moi.

 

Sa peau était parcheminée, ravagée par les ans, et ses yeux éclairaient son sombre visage, semblants avoir vu trop de choses pour une vie humaine. Ses cheveux blancs descendaient en cascade jusqu’à ses épaules, encadrant sa bouche maigre et sa barbe d’ermite. Il était habillé comme un personnage de Daudet, avec un pantalon de velours élimé et une chemise en toile grossière. Pour se lever, il prit appui sur son long outil, jusque là caché par les herbes bleues qui couraient partout alentour. Alors je compris qui était le vieillard. L’outil était une faux, l’aïeul était la mort.

 

Calmement, je lui demandai :  «-  Mon heure est-elle déjà venue ? 

 

- Non. Répondit-il simplement. Parfois, même le plus impitoyable a besoin de parler. »

 

Et nous nous mîmes en route. Il avançait péniblement sur les cailloux du sentier.

 

« - Que pouvez-vous avoir à dire à un simple mortel ? dis-je.

 

- A toi, rien, répondit-il. Ce n’est pas à toi que je veux parler, je veux simplement qu’on m’écoute et qu’on réponde à mes questions. T’en sens-tu capable ? »

 

Que répondre à ça ? Que dire à la mort quand elle vous regarde par-dessus son épaule voûtée en attendant que vous lui parliez ? J’acquiesçai.

 

« - Qu’est-ce que le désespoir ? finit-il par dire après un long silence.

 

- La mort ne sait pas ce qu’est le désespoir ?, répondis-je. C’est pourtant un de vos plus fidèles fournisseurs !

 

- C’est exact, dit-il, mais on ne peut jamais connaître ce que l’on n’a pas d’abord éprouvé.

 

- Le désespoir est la perte de tout désir de vivre, dis-je, c’est la fin de ses illusions, c’est le début de la chute, c’est l’âge adulte de la conscience.

 

- Personne ne peut donc continuer à vivre quand il a compris la véritable nature de l’existence ?

 

- Chacun cherche sa propre raison de vivre, et pour finir, on comprend qu’aucune n’est valable.

 

- Alors pourquoi es-tu toujours en vie ? » dit-il avec un sourire sans joie.

 

Je restais muet à cette question. Comme nos pas nous menaient vers un chemin plus pratiqué, je finis par trouver une réponse :

 

« - Parce que j’ai peur d’avoir raison. Mon but dans la vie est de me prouver que j’ai tort ». L’idée me vint alors que, si la vie était si sordide et vaine, le moindre moment de bonheur valait tout l’or de tous les leprechauns.

 

« - Parce que j’ai encore des fleurs à sentir, du vin à boire et des lèvres à embrasser. »

 

Après un temps de réflexion, le vieillard reprit la parole :

 

« - Depuis que les hommes m’ont créé, ma raison d’être est de prendre leur vie. Je ne sais pas pourquoi je le fais, mais je le fais. Je suis âgé, très âgé, et pourtant, au cours de tous ces millénaires, jamais je ne me suis posé de questions. Jusqu’à récemment. Depuis peu, pourtant, le pourquoi de mes actes me tourmente, et j’ai peur d’avoir trouvé la réponse à cette question.

 

- Et c’est… ? demandais-je.

 

- Tu as répondu toi-même à l’instant. »

 

Au moment où il dit ces mots, il sembla trébucher. Sa faux tomba au sol, la lame dressée vers la lune. Aussi léger qu’une plume, il l’accompagna dans sa chute.

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Nihiliste, asocial, anhédoniste subversif, misanthrope contrarié, névrosé narcissique, pessimiste indocile, mystique chaotique, excentrique décentré, élitiste marginal, utopiste désespéré, solitaire empathique, esthète blasé, humaniste déçu, terroriste mental, être humain.

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