Divagations nocturnes (Alone in the dark)

16 avril 2011

Nouvelles, Tous les textes

Demian S. Coyote

photo0052.jpg

C’est une sorte de fatigue qui ne saisit pas le corps. C’est un genre d’engourdissement de la raison. « Quand le ciel bas et lourd… », c’est exactement ça. Qu’as-tu fait de ta journée, petit être ? Où en es-tu de tes aspirations ? Qu’as tu fait pour que le réel soit à la hauteur de tes espérances ? Parfois, il vaut mieux dormir…


Les ruelles argentées de la Cité m’attendront, ce soir, le sommeil me paraît trop éloigné encore. J’attendrai qu’il vienne pour retourner flâner dans la grand-rue pavée d’étoiles qui mène au palais d’Obéron, m’arrêtant à l’étal improbable du marchand obèse au teint de cuivre venu des îles de Mü, ou au comptoir de l’auberge de l’ange Raphaël, qui se trouve dans toutes les villes et villages des mondes connus. J’y boirai un de ses cocktails maison, peut-être celui à base d’absinthe et de lait d’Hésat, en écoutant l’album que Tori Amos a oublié avoir composé. Mais ce sera pour plus tard. Plus tard, je retournerai perdre une nuit à parler philosophie et religion avec le vieux Myrddyn en regardant le monde dans sa salle aux milles écrans. Plus tard, guidé par une araignée mécanique, je me risquerai dans les détours et les impasses du vieux quartier, où j’achèterai des larmes d’ange à un kitsune de ma connaissance. Plus tard, j’irai dans les étages aseptisés de la ziggourat pour y voir les créatures sans visages se jeter dans le vide et écraser leur noirs corps chitineux sur les terrasses en contrebas.


Mais ce soir, cette nuit, je suis trop fatigué pour dormir.


J’ai encore merdé. Je sais pas exactement en quoi, mais j’ai encore merdé. J’ai peut-être un sens de l’éthique trop développé pour la société moderne. Et puis, ce n’est pas parce que je me l’impose à moi-même que ça m’autorise à l’imposer aux autres. Surtout quand ces « autres » ne sont pas au courant qu’ils sont en train de violer une de MES règles morales. Bref. À part m’exiler au Groenland, je vois pas trop quoi faire.


Le troll est sorti. C’est un troll à l’ancienne, du genre à prendre soin de la maison, une sorte d’esprit du foyer, mais doté de la capacité de péter les deux jambes des importuns. Très pratique. Au moins, maintenant, me voilà seul. En même temps, seul, je le suis en permanence. La solitude, vaste débat ! Il y a celle qu’on subit, celle qu’on choisit. Il y a celle qu’on recherche, et celle qu’on trouve. Je crois, finalement, que ça tient à ça. On nait seul, on passe sa vie à essayer de trouver quelqu’un qui puisse partager cette solitude, puis on meurt seul. Peu importe la taille de notre famille, la solidité des liens amicaux, le nombre de personne à votre enterrement. On est toujours seul. Surtout la nuit. La plupart des êtres humain passe leur temps à essayer de nier cette solitude fondamentale, alors que l’accepter, même si ça peut être étrangement douloureux, finit par procurer un dérangeant sentiment de repos de l’âme. C’est comme ça qu’on se retrouve un vendredi soir, épuisé, incapable de dormir, incapable de supporter ne serait-ce que l’idée d’aller voir du monde et par écouter du Mogwai, du Sonic Youth et du Radiohead en écrivant d’un trait un texte sans queue ni tête.


J’avais toujours le flacon dans la main ce matin en me réveillant. Un contenant simple, sans fioritures, contenant juste assez de liquide pour remplir un shooter. On raconte que les anges de la Cité ont commencé à vendre leur larmes quand ils comprirent qu’ils avaient autant, voire plus, déchu que leur collègues du début des temps. Et donc il pleurèrent. Qui le premier eut l’idée de boire ce liquide, cela s’est perdu dans les péripéties qu’il arrive aux histoires racontées trop souvent. Mais cela importe peu. On peut boire, inhaler, s’injecter, et que sait-je encore, les larmes d’anges. Je n’essaierai même pas de vous en décrire les effets. C’est rigoureusement impossible. Elles doivent porter en elles le souvenir des Cieux, la raison pour laquelle elles ont été versées. Je sens encore le goût du sel. Mais pas ce soir. Ce soir, je me dois de tirer profit de mon malaise. Je les boirai plus tard, malgré l’appel cristallin insistant du flacon posé sur la tour de mon PC.


L’important, c’est de ne pas perdre pied. C’est savoir reconnaître que ça déconne, et donc abandonner la lutte, provisoirement, pour s’y remettre plus tard. Fuir pour combattre un autre jour, disaient les vikings. Il faut savoir quand se battre, et savoir quand fuir. Parfois, le moment n’est juste, ni à l’un, ni à l’autre. Ce sont ces moment-là qui contiennent, peut-être, la plus pure des promesses de rédemption, car la confusion inhérente à leur existence distille dans les esprit ce qui fait d’un homme un être humain. Ce soir, me battre aurait été de me forcer à sortir, à afficher un masque social et à subir la présence de mes contemporains. Qui sait, j’aurais peut-être même pu finir par passer une bonne soirée ? Fuir aurait consisté à avaler le flacon de larmes d’ange. Mais là, dans cet entre-deux sublime, dans ce brouillard glacé, dans la pénombre de mes doutes et de mes connaissances intimes, de mes angoisses et de mes victoires, de mes questions et de mes réponses, je sais. Rien de constructif ne naitra cette nuit. Rien de destructeur non plus. Je flotte comme une brindille dans un fleuve sans rive.

À propos de Durf667

Nihiliste, asocial, anhédoniste subversif, misanthrope contrarié, névrosé narcissique, pessimiste indocile, mystique chaotique, excentrique décentré, élitiste marginal, utopiste désespéré, solitaire empathique, esthète blasé, humaniste déçu, terroriste mental, être humain.

Voir tous les articles de Durf667

Inscrivez vous

Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir les mises à jour par e-mail.

2 Réponses à “Divagations nocturnes (Alone in the dark)”

  1. floating city Dit :

    does your people grow old ?

    maybe i’m a witch.. lost in time.

    Répondre

  2. Durf667 Dit :

    Everyone grows old… But one has to become an adult.

    Répondre

Laisser un commentaire

lepoetesolidaire |
Mots ecrit pour apaiser les... |
Mes poèmes qui retrace ma vie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le cercle des mots disparus
| vivre et souffrir pour écrire
| histoireentoutgenre