Le bonheur n’est pas qu’un flingue chaud.

22 avril 2011

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Ol’ Man Sid


Il inspira une longue bouffée et la recracha lentement. Ses idées profitèrent de ces quelques instants pour se mettre en ordre d’elles-mêmes. Il se mit à parler après avoir délicatement déposé les premières cendres dans la canette prévue à cet effet.


« Non, tu fais erreur. Ce n’est pas que le bonheur n’existe pas. Je sais qu’il est tentant de ne le considérer uniquement que comme une illusion inatteignable, ou tout du moins comme un état de conscience fugace qui s’opposerait à une sorte de tension perpétuelle, une forme de pause danse la lutte vitale. Mais, comme tous les sujets réellement importants, c’est, à mon sens, beaucoup plus compliqué que ça.


Considère un fait simple. La plupart des gens ne sont pas heureux. C’est pour ça qu’ils tombent dans les erreurs que je viens d’expliquer. Ils se construisent une idée du bonheur, cherchent à l’atteindre, et échouent immanquablement. Ou alors, ils se persuadent y être parvenus, ce qui est pire, mais passons. Toi qui écris, tu m’as dit un jour que quand tu traversais des périodes de relatif bonheur, tu délaissais la plume, que tu ne trouvais plus en toi suffisamment de matière pour noircir le papier. Là, on touche du doigt un principe fondamental. Le refus de la plupart d’entre nous d’être heureux. Ou la peur de l’être, ce qui, j’en ai peur, revient au même. C’est quoi le problème ? Trouves-tu en toi trop de noirceur en écrivant pour oser l’affronter quand par exemple une femme s’introduit dans ta vie ? L’introspection littéraire révèle-t-elle trop de toi pour que tu te sentes autorisé à l’imposer à quelqu’un qui partagerait ta vie ? Parce que, bon, ce que tu trouves dans l’écriture, ce qui t’y fait du bien, ce qui t’y rend heureux, n’est pas forcément incompatible avec d’autres sources de bonheur. Après, je conçois que c’est un état de fait. Tu n’arrives plus à écrire, point barre. Mais ne rends pas ton bonheur responsable de ça. N’en rends pas l’Autre responsable non plus.


Le bonheur existe, je t’assure. Il ne se cache simplement pas là où les gens le cherche. Il est en embuscade derrière de minuscules révélations quotidiennes. Il ne faut pas chercher à l’obtenir, il ne faut pas chercher à le saisir, il ne faut que le vivre. Priorise tes intérêts et tout deviendra plus clair. Pas limpide, mais tu auras alors une idée de ce que tu veux. Les gens sont beaucoup trop stressés, ils en oublie que tout ce qui importe vraiment leur échappera toujours. Le sens final de tout ça, c’est qu’il n’y en a pas. Ton bonheur, tu te le construit tous les jours si tu t’en donnes la peine. Écris, aime, baise, bois, mange. Fais ce que tu aimes, aime ce que tu fais. Ne refuse ni le meilleur, ni le pire. Accepte le monde. Accepte-toi. Quand tu y seras parvenu, à t’accepter, tu commenceras peut-être à comprendre ce que je veux dire.


Le bonheur, on l’a tous en nous, et c’est même un grand drame. Une tragédie millénaire. On a tous une idée de ce que c’est, chacun la nôtre. C’est de ne pas pouvoir la partager avec d’autres qui nous rend si seuls. Alors, sors-toi la du crâne, vis, et tu parviendras, peut-être, à enfin être heureux, et, peut-être aussi, qui sait, à ne plus être seul. »


Il se tut et jeta le mégot qui chuta dans la canette jusqu’à se noyer dans le fond de liquide éventé en produisant le son d’un ballon qu’on dégonfle.

À propos de Durf667

Nihiliste, asocial, anhédoniste subversif, misanthrope contrarié, névrosé narcissique, pessimiste indocile, mystique chaotique, excentrique décentré, élitiste marginal, utopiste désespéré, solitaire empathique, esthète blasé, humaniste déçu, terroriste mental, être humain.

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