Prière à Ishtar

24 avril 2011

Nouvelles

Don Nihil Apsarà


Les larmes d’anges m’engourdissent entièrement… Je respire l’air comme un liquide… Mon lit m’appelle mais me répugne… J’ai envie d’autre chose.


Ses bras me manquent. Ses bras… À qui je pense, au juste ? Des bras me manquent. La chaleur d’un corps contre le mien. Je ressens l’appel de la chair, l’appel d’un souffle chaud contre ma peau. La solitude est présente et hurle trop fort pour permettre à Morphée de venir sereinement me murmurer à l’oreille une nuit paisible. Mes veines brûlent, demande à se consumer, demandent à bouillonner. Ma peau rêve de déchirures. Mon âme aspire à la dissolution dans celle de quelqu’un d’autre.


Parfois, l’âme et le corps deviennent interchangeables. Quand la solitude de l’un devient trop douloureuse, mon esprit se focalise sur celle de l’autre. L’appel d’une sueur étrangère se fait pressant, pour oublier celui d’une présence réconfortante. Le mythe de l’androgyne, Platon avait-il tort ? Je l’ai toujours cru, j’ai toujours trouvé ça trop naïf… Où es-tu, mon binôme, mon double ? Existes-tu, seulement ?


Ce soir, je veux y croire.


Mon appart est petit, encombré des restes de ma vie, empilés sur le sols, les tables, les étagères. Le lit est dans un coin, mais je le fuis ce soir. Je suis un photon égaré vers un placard. Enfin, d’habitude, c’est un placard. Ce soir, les larmes d’anges l’ont changé en suite présidentielle. La baie vitrée du 56ème étage donne sur les jardins suspendus du palais d’Obéron, éclairés par une armée de pixies noctambules. La Cité s’étend sous mon regard. La chaine stéréo diffuse une musique sombre et éthérée, comme si Dead Can Dance avait enregistré avec le chœur des Valar. La décoration est à mon image, juste assez bordélique pour que la chambre ait l’air vivante, des livres que je suis en train de lire sont posés sur de sobres tables basses en verre, des vêtements que j’ai portés sont abandonnés au pied du lit, simplement recouvert d’une couette froissée aux motifs japonisant.


Loin, là où il n’est pas de lieu en tant que tel, ailleurs que dans l’espace, avant le temps, Gaïa/Lilith/Breched/Cybèle/Amaterasu/Isis a entendu mon appel silencieux, ma supplique muette et inconsciente. Rhiannon/Atropos/Ève/Freyja/Kali/Coatlicue/Ishtar entend toujours tout.

 

Je crois que je m’endors.

Ou peux être pas.

Peu importe.


Elle s’appelle Allison. Ou peut-être pas. Peu importe. Elle a des mèches roses, j’adore ça. Dans la vraie vie, on ne se connait pas, on s’est juste croisé au hasard de fora internet, d’invitation facebook, ce genre. Mon rêve invente un prétexte. On ne s’est pas vu depuis nos cinq ans. Elle a déménagé en Nouvelle-Zélande à cette époque. Elle est venue exprès pour mon anniversaire, comme par hasard, elle a gardé contact avec une amie proche. La suite du 56ème étage se remplit d’amis. Je trouve qu’elle a des faux airs de Kate Moss. Nous nous isolons dans le dressing. Je lui fait l’amour comme on ouvre un cadeau inattendu, en prenant mon temps, juste parce que le déballage est plus important que la découverte du présent. L’acte est plus important que l’orgasme. Ma langue suit la ligne de ses côtes. Ses seins sont petits, ses jambes sont maigres mais musclées et me contraignent à des va-et-vient d’amplitudes modérée. Tout ceci est finalement très doux, empli d’une réelle sauvagerie, mais contenue dans les replis d’une tension contrôlée, canalisée, intense.

Dans les bras l’un de l’autre, allongé sur les vestes et les blousons éparpillés, à demi-nus, mon rêve nous impose le silence. Nous impose la réalité, l’éloignement géographique. Il me rappelle ce que ferait mon moi éveillé. Il la repousserait. Acquiescerait quant à la possibilité de nos deux âmes de pouvoir réellement s’accorder, s’aimer, ou du moins essayer. Ça se tente. Puis il trouverait une occasion de fuir, pour ne pas souffrir plus tard. Là, en l’occurrence ce serait les kilomètres. Elle serait bien forcée d’être d’accord. Il y aurait de la tristesse, quelques larmes peut-être. Puis il y aurait une dernière étreinte.


Un futur hypothétique hautement improbable s’éteint. La suite se vide de ma fête d’anniversaire. Les verres de punch et les canettes de bière disparaissent. Je me retourne dans mon sommeil. Ou alors, je le cherche encore en fixant le plafond. Je ne sais pas trop.


Elle s’appelle Marie. Ou peut-être pas. Peu importe. Nous avons couché ensemble la semaine dernière, après plusieurs mois, voire plusieurs années, à vaguement nous tourner autour en nous demandant si c’était réellement une bonne idée. Je pense que nous sommes tous les deux conscients de la capacité de nos deux esprits à se faire potentiellement du mal. À la fois trop semblables et trop différents pour que ce ne soit que du sexe, mais aussi pour que ça puisse marcher autrement, pourtant. Elle est là, je vois son visage, si beau dans l’extase, essoufflée, hors d’elle. Moi-même, je suis ailleurs. Je revis en rêve ce moment du passé récent, et pourtant, c’est à la fois identique et différent. J’ai la passion au bord des lèvres, j’ai la conscience d’une magnifique erreur qui me vrille le sang. J’ai la satisfaction de vivre, j’ai la douleur de l’impossible assouvissement d’en vouloir plus. J’ai le soulagement et le regret que ça arrive enfin qui transpirent par les pores de ma peau quand elle l’embrasse.

Je suis du genre à parfois préférer l’attente au résultat, le désir à l’assouvissement. Parfois, un fantasme devrait le rester. Pourtant, l’appel du corps de Marie se fait encore entendre, car une fois, mon esprit s’est dissout dans le sien, et cet oubli fut le seul moment d’apaisement que j’ai connu ces derniers mois. C’est sans doute dangereux. C’est sans doute stupide. C’est sans doute l’appel du vide. Ishtar se manifeste par tous les moyen qu’elle peut trouver.


J’étreins l’oreiller comme si c’était un corps. Mon dos a chassé la couette, et j’ai un frisson. Je me retourne encore.


Elle s’appelle… peu importe. Nous sommes autour d’un feu, dans une clairière, sous la lune. La lumière joue sur son corps nu et y dessine des arabesques compliquées qui accentuent la perfection de ses seins, l’intensité de son regard. Elle danse, frénétique, possédée. Le feu et elle semblent frère et sœur. Ombres et clartés se croisent, dansent, s’attirent et se repoussent. Je la connais assez pour savoir que son esprit fonctionne de la même façon. C’est un être lumineux en proie à des ombres tenaces, un animal ténébreux qui éclaire de sa présence la vie de ceux qu’elle croise. Son corps se divise, se dédouble, et deux jumelles avides se jettent sur moi, primitives, affamées, conquérantes. C’est autant un combat que du sexe, autant une guerre que de l’amour. Et il y en a beaucoup, de l’amour. Elles sont deux, la Lumineuse, la Ténébreuse, mais tout autant Une et Indivisible, complémentaires, indissociables. Je fais l’amour à deux corps, mais à une seule femme. À LA femme. Dans le monde de veille, c’est quelque chose qu’elle n’avais jamais totalement compris. Je la prenais toute entière. J’aimais autant la guerrière conquérante que la fille perdue. D’ailleurs je l’aime encore. Elle(s) gémi(ssen)t des ordres, des suppliques. Elle(s) sa(i)(ven)t ce qu’elle(s) veu(len)t. Et nous voulons la même chose. C’est brutal et tendre, c’est une danse ancienne comme le monde, la plus belle de toutes.

Elle(s) me laisse(nt) épuisé quand les braises meurent et les cendres s’envolent. Elle(s) rejoi(g)n(en)t la Lune en un ballet d’argent, un rayon de cendres leur pavant le chemin. Je finis par m’endormir.


Je finis par me réveiller dans mon appart. Le radio-réveil dit qu’il est onze heure. Il me semble sentir sur moi les odeurs de trois femmes distinctes. Puis les rêves s’éloignent, les impressions s’obscurcissent, les images se brouillent. Les larmes d’anges se sont diluées dans le sommeil. Ne restent que ce vague sentiment de tristesse mal compris et cette sensation de vide entre mes bras.

À propos de Durf667

Nihiliste, asocial, anhédoniste subversif, misanthrope contrarié, névrosé narcissique, pessimiste indocile, mystique chaotique, excentrique décentré, élitiste marginal, utopiste désespéré, solitaire empathique, esthète blasé, humaniste déçu, terroriste mental, être humain.

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