Page blanche

Posté par Durf667 le 5 février 2014

Le plus grand des deux hommes, celui aux cheveux longs, jette son mégot au sol et l’écrase d’un pied négligent. Petit craquement sec. L’homme baisse les yeux sur sa ranger, la soulève du sol. Les restes de la cigarette reposent au centre d’un petit cratère.

Il s’approche du mur en crépi de la maison, y pose la main. Une pression infime des doigts, et une partie du mur blanc tombe soudain en une fine neige de grains de poussière.

« Hey, le nouveau. Passe-moi le dossier, s’il te plait. »

La Maison est immense. Elle a l’air en travaux. Un échafaudage abandonné défigure la façade. Elle est là, planté au milieu d’un terrain vague. Sous le ciel gris s’étendent les restes d’un jardin. La légère brise emporte avec elle ici le nuage rouge d’un plant de tomates, là, c’est tout un arbre qui devient cendres. Au delà, la Cité d’Obéron impose son écrasante présence à la solitude du lieu.

Le grand homme au cheveux longs ouvre le dossier sur la couverture duquel est imprimé le logo et le nom de la Brigade des Rêveurs.

« OK.

Nom du rêveur : Frédéric Joubert. Connu sous le pseudonyme de « Durf » par la plupart des gens. Profession dans le monde réel : indéterminée. Se dit parfois « artiste ». Moué. J’espère pour lui que ça marche avec les filles, au moins, dans son monde. Vu l’état de la zone, il a pas dû créer grand chose depuis un moment. 

- Mais on est sûr, au moins, qu’il est artiste ? »

Le grand chevelu fusille l’autre du regard.

Silence.

« Quoi que ça veuille dire, oui. Pour le moins, à un moment de sa vie il a dû avoir une activité un tant soit peu créative. Sinon, il n’aurait pas de zone à lui. Il serait comme la majorité des rêveurs, qui ne font que visiter les Grands Rêves chaque nuit, comme la Cité ou le Bois. Ou qui s’égarent dans les rêves d’autres qu’eux, qui ont construit un univers onirique assez récurrent et assez stable pour acquérir une certaine forme de permanence éphémère, comme dit Myrddyn. Ce lieu, par exemple, semble sur le point de tomber en ruine, de disparaître du Songe. Les Rêveurs qui viennent se perdre ici doivent passer de sales nuits »

L’homme est entré dans la maison et en visite les pièces d’un air indifférent. Il arrive dans la cuisine, attrape une cafetière, qu’il met en marche.

« Mais il reste ici des zones de stabilité. Sinon, la cafetière aussi serait tombée en poussière. On va voir si le café est bon. 

- Là ! »

Le nouveau s’est figé et montre de son doigt tremblant un point hors de vue de son compagnon.

« Quoi, dit-il en se précipitant, qu’est-ce que… »

Une pièce qu’il n’a pas encore vu. Le papier peint jaunâtre se décolle. Le plancher craque. Sur un lit aux draps et couvertures étonnamment propres repose un homme très maigre, au teint malade. Des outils médicaux sont posés sur une table en métal.

« N’avance pas ! Reste ou tu es, dit l’homme au cheveux longs. C’est un rêve important de notre client du jour. Un de ceux qui font que cet endroit tient encore debout. Vaut mieux pas chercher à comprendre.

C’est le problème des zones personnelles. Elles contiennent des rêves importants qui ont tendance à se figer, et à figer l’endroit. Pour ce qu’on en sait, les pièces de cette maison pourraient être sur-peuplées de tout un tas de merdes directement sorties de son inconscient.

- Des rêves, comme nous ?

- T’es vraiment un bleu. Oui, comme nous. Mais ils n’ont d’existence qu’à cause de ce type là, ce « Durf ». Tu peux presque être sûr que s’il avait bloqué dans son monde sur les seins de la boulangère, on en pourrait trouver le fantôme du rêve érotique qu’il a fait d’elle cette nuit. Le genre de rêve qui meurent quand les yeux du Rêveurs s’ouvrent. Les gens importants pour lui ont sans doute leur propre chambre ici pour les rêves qu’il fait d’eux. Son meilleur ami, la femme qu’il aime, son patron, s’il avait un travail, pourraient même être ou devenir des rêves relativement stables. À moins qu’ils ne se retrouvent ensemble entre Rêveurs dans la Cité, où ailleurs. Ça arrive plus souvent qu’on croit. »

 

Le café était prêt.

Le nouveau leur sert une tasse chacun, puis suit en courant presque son compagnon qui sort de la maison.

« Et on s’en va déjà ? » demanda le nouveau.

Le grand chevelu boit une gorgée du café.

« Oui, pour l’instant, je sais tout ce qu’il y a à savoir sur la zone de ce Rêveur. 

Le café est excellent. »

Il regarde pour la première fois son jeune ami avec un œil amical.

« Et puis, j’ai un nouvel équipier. »

Et il sourit pour la première fois de la journée.

 

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