Les racines d’Y.

Posté par Durf667 le 25 février 2015

ça fait 11 ans que j’essaie d’écrire la fin de cette histoire. Je viens de passer  l’après-midi à encore essayer. J’y arrive pas, donc, finalement, voilà déjà le début. On verra si la fin vient un jour.

La musique de Tom Waits n’est pas particulièrement réputée pour la joie de vivre qu’elle transmet et, dans la situation dans laquelle Eve se trouvait, la voix chargée d’alcool et de nicotine du chanteur se diluait dans l’air et y déposait une invisible rosée crépusculaire. Assise sur le siège passager usé d’une vieille Fiat Uno, Eve, vingt-deux ans, cigarette et auto complaisance post-adolescente affichée ostensiblement, attendait que l’enfoiré qui disait être son mec daigne revenir la chercher. La caisse était en rade, et elle squattait le bas-côté d’une petite route forestière depuis maintenant deux heures, dont une et demie de crépuscule, puis de nuit en gestation. Eve changea de cassette et monta le son de l’autoradio. Rammstein. C’est pas plus gai que Tom Waits, mais au moins ça a la pêche.

Eve jeta un regard à l’obscurité extérieure, violée seulement par les rais mal assurés des phares sur lesquels s’acharnait une nuée de moucherons psychotiques. La nuit était belle, mais le ciel en était caché par les ombres végétales qui projetaient sur la réalité une noirceur et une présence indéniable, des ombres solides, en quelque sorte. Eve se sentait prise dans une de ces situations inconfortables où la présence même d’un esprit dans les limites de son corps semblait incongrue, où les notions de pensée et d’existence deviennent floues. Elle attendait depuis si longtemps, la nuit s’était installée autour d’elle si subrepticement que sa certitude d’être une entité pensante disparaissait derrière l’évidence que, d’une certaine façon, sa présence jetait sur ce tableau nocturne une étrangeté subtile. Elle se sentait déplacée. Elle aurait aussi bien pu être le détail aberrant rajouté par Warhol sur un paysage gothique gravé par Doré. La route creusait une tranchée rectiligne au milieu de ce qui semblait être une forêt de conte de fées, un conte étrange, vicié par l’état d’esprit particulier – lassitude, fatigue, résignation – dans lequel se trouvait Eve. A l’intérieur de la bulle de civilisation que constituait le véhicule envahi de sons agressifs, de fumée presque solide et de désœuvrement manifeste, elle commençait à se demander si son mec reviendrait jamais, si elle allait devoir dormir sur la banquette arrière et si c’était vraiment une bonne idée.

La musique ne l’aidait pas à réfléchir, échouant à la maintenir éveillée, aussi la coupa-t-elle. Le silence tomba sur Eve comme un suaire. Tous ses sens, et pas seulement son ouïe, en furent soulagés ; libérés de la musique, ils semblaient plus libre de percevoir l’atmosphère extérieure, l’odeur de la forêt, le goût de la nuit et, trop éloigné pour qu’Eve puisse être sûre qu’il ne s’agissait pas du vent dans les feuillages, divers sons discordants qui semblaient trop subtilement agencés pour n’être que l’œuvre chaotique de la nature. Il y avait un rythme primal dans le craquement des branches, une mélodie dissonante dans le souffle du bois qui travaille. Il semblait que le vent portait en son sein des chants d’outre-monde, que des instruments aigrelets oubliés des musicologues projetaient leurs âmes par delà les siècles. On aurait dit qu’Orphée avait perdu sa lyre au sommet du plus haut des cyprès et qu’un barde insensé en pinçait les cordes en cherchant la mélodie parfaite qu’il composa en rêve et perdit à son éveil. Cela, Eve n’en prit pas immédiatement conscience, mais il ne lui fallut que quelques secondes pour que le sentiment absurde que la forêt lui parlait ne s’impose à elle. C’était une idée stupide, bien sûr, issue de la fatigue qui engourdissait son corps et son esprit, mais une idée qu’elle ne parvenait pas à chasser de ses pensées. Pourtant, elle n’avait pas peur et, si les arbres lui parlaient bien, leurs voix restaient amicales et leurs intonations agréables.

Eve en était encore à se demander si elle n’allait pas essayer de dormir quand elle sortit de la voiture et s’engagea entre les jeunes chênes qui gardaient l’orée de leur demeure. Ce ne fut que quand le véhicule fut hors de vue qu’elle réalisa que ses mouvements n’avaient jamais été commandés par son cerveau et qu’elle avait aussi bien pu quitter la Fiat depuis deux minutes ou deux heures. Néanmoins, les fragments de lune découpés par les ombres mouvantes des arbres semblaient plus hauts au milieu des étoiles que dans son souvenir. « De mieux en mieux, pensa la jeune fille, me voilà perdue au milieu des bois en pleine nuit ». Ces pensées résonnèrent à l’intérieur des chambres vides de son cerveau et elle crut même un instant en percevoir l’écho entre les troncs moussus et noirs, rebondissant entre les notes approximatives de cette mélopée végétale qu’Eve ne parvenait toujours pas à taxer d’une quelconque réalité. Peut-être l’impression de solitude absolue lui donnait-elle l’illusion que les mots prononcés mentalement acquéraient une vie propre, dépassaient leur état d’abstraction pour se parer dans son esprit des prérogatives des sons articulés ; ou peut-être qu’en ce lieu oublié du langage, les arbres se répétaient l’un à l’autre les premiers mots prononcés par un animal intelligent devant eux depuis que les premiers glands, bulbes et graines qui leurs avaient donné naissance s’était enfoncés dans cette terre. Mais le plus étonnant, aux yeux d’Eve, résidait dans le fait que, malgré toutes les informations que son cerveau analysait (tu es une citadine perdue dans les bois, il fait nuit, tu hallucines complètement, personne ne pourra t’aider à sortir de là avant des heures…), elle ne ressentait absolument aucune peur, continuant à marcher comme si ce n’était pas de la boue, des ronces et des herbes folles qu’elle foulait de ses pieds mais les pavés d’une rue piétonne. Jamais elle ne trébuchait sur les racines, jamais les plantes urticantes ne touchaient ses jambes, jamais elle ne se cognait aux branches trop basses, au contraire, ses pas trouvaient seuls leur chemin qui leur convenait, épargnant à Eve toute entrave à une progression paisible. Ils la conduisirent finalement, sans hésitation et sans fatigue, dans une clairière circulaire à laquelle la clarté lunaire conférait un aspect irréel, tout en ombres allongées et en reflets argentés. En son centre trônait un frêne titanesque, sans aucun doute sans âge, dont le branchage cyclopéen lui cacha tout d’abord sous son ombre la petite maison de bois qui semblait surgir de l’arbre comme la lame d’un sabre à travers le flanc d’un géant. Un petit escalier menait à une terrasse entourée d’une barrière, gardant une porte de bois rouge et deux petites fenêtre circulaires par lesquelles s’échappait une pâle lumière, à moins que ce ne fusse que le reflet de la lune sur les vitres. Une surface importante du bâtiment était recouverte de mousse, tout comme l’arbre sur lequel il s’adossait, et il était difficile de dire où se situait la frontière entre le mastodonte végétal et l’habitation. La « musique » qui avait guidé Eve jusque là semblait baigner toute la clairière dans une approximation splendide sans que la jeune fille eut pu dire si elle provenait de la maison ou du lieu lui-même. Ses pas continuaient de la porter vers la porte de la maison et, s’approchant, elle remarqua les deux silhouettes qui l’attendaient chacune derrière sa fenêtre, deux visages apparemment identiques, d’où toute couleur semblait avoir été volé par un rayon de lune, qui disparurent quand Eve posa un premier pied sur une marche de l’escalier et qui ressortirent du néant quand la porte s’ouvrit devant elle. Deux êtres au sexe indéterminé se tenaient sur le seuil, l’air avenant mais aussi étrangement distant. Ils étaient indubitablement beaux, leurs traits étaient réguliers, leurs visages ovales, leurs yeux d’un bleu très pâle, tout comme leurs longues chevelures. Leurs peaux avaient la couleur de la porcelaine et la maigreur qu’Eve devinait sous leurs vêtements (deux capes d’un tissu et d’un blanc évanescent) émettait un parfum de délicatesse en lieu et place de celui plus insistant de la maladie qui accompagne d’ordinaire les corps décharnés. Sans un mot, leurs corps se déplacèrent avec grâce de façon à accompagner l’entrée d’Eve dans leur demeure. Elle était tout à la fois sans volonté propre, pas même celle d’avoir peur, et extrêmement consciente. Tout lui semblait simplement terriblement logique, une très ancienne force tissée dans son être le plus profond lui donnait l’impression que franchir le seuil de cette maison serait comme retrouver un trésor d’enfance qu’elle croyait perdu.

 

 

* *

*

 

 

Une voix grave et ancienne se traînait faiblement dans l’obscurité :

« Est-ce elle que tu attendais ?

  • Oui. »

Cette voix-ci était plus crispée et tendue que la première. Moins humaine aussi.

« Le moment est donc venu, reprit-elle.

  • Le moment pour toi de mourir. Es-tu sûr de ce que tu fais ?

  • Ai-je le choix ? »

Cette réponse contenait plus d’ironie et de malaise que celui ou celle qui l’avait prononcé n’en avait l’intention. La réponse se fit attendre.

« Non… Mais tu te rends bien compte de ce que cela signifie ? Sans toi…

  • Il suffit ! Ce qui doit être sera. Je suis désolé pour vous…

  • Non, tu ne l’es pas, tu en es même incapable, tout comme tu es incapable de concevoir que tu es sur le point de disparaître. Que sais-tu de la mort ?

  • Rien, c’est vrai. Mais toi qui sais tout, il est une chose que tu ignores.

  • Et c’est… ?

  • Et bien, tu sais ce que je suis, tu sais d’où je viens, tu sais tout. Mais s’il est une seule chose que tu ne peux absolument pas concevoir, c’est tout ce qu’implique ma disparition, pas dans la globalité du phénomène. »

Puis il y eut le silence. Celui à qui appartenait la première voix admit mentalement que son interlocuteur avait raison, il ne possédait simplement pas assez de sagesse, lui l’infiniment sage, pour comprendre tout ce qui allait se produire. Mais il savait une chose, parmi tous les lever de soleil qui suivraient cette nuit, il en serait un qui serait, pour lui et les siens, le dernier.

 

 

* *

*

 

 

Lorsque le sommeil lança ses premiers filets sur l’esprit d’Eve, une fibre de son inconscient s’étira, prête à s’imprégner de l’importance des rêves qui ramperaient sous cette conscience-là, ce soir-là. C’était un pressentiment, comme si quelque chose en Eve savait d’avance que les souvenirs de la soirée s’effaceraient derrière ceux plus imprécis mais aussi plus vivants du voyage onirique qui s’annonçait. Il ne pouvait en être autrement, la journée écoulée avait été plus étrange qu’aucun rêve qu’elle avait fait. C’est quand on dort qu’on agit le plus bizarrement. L’inconscient accepte l’impossible, il s’en nourrit et le recrache sans raison ni but. Sans raison, ni but. Dans un rêve, les choses arrivent parce qu’elles le doivent, les motivations les plus élémentaires de nos actes éveillés disparaissent au sommeil derrière un constat simple : les choses se produisent. Point.

Eve rêva de sa soirée, ce qui fut conté et ce qui ne le fut pas. Les créatures jumelles s’approchèrent en murmurant des bribes d’une langue morte, celle-là même qu’avait utilisé la forêt pour l’accueillir en son sein. Leurs voix polyphoniques rappelaient le cristal et la tombe, le fifre et le violoncelle, un hurlement subtil, un chuchotement assourdissant. Des syllabes fragiles s’insinuèrent dans son oreille par surprise, tournant dans cet air chargé des souvenirs d’une vie qu’elle ne se rappelait pas avoir vécu. L’intérieur de la maison était d’une indicible et calme beauté, une pièce unique, sans aucun meuble, ni autre issue visible que la porte d’entrée. Eve s’assit contre le mur le plus éloigné et attendit que… Elle ne savait pas ce qu’elle attendait, mais elle savait que quelque chose allait se produire. Le sol tout entier, le mur derrière elle, ainsi qu’une important surface du plafond et des autres parois étaient recouverts de la mousse qu’elle avait déjà remarquée à l’extérieur et qui émettait une douce pulsation lumineuse qui emplissait l’air d’une odeur bleuâtre et délicatement épicée, le parfum aigre-doux de la moisissure et de l’herbe fraîchement coupée. Les deux entités jumelles jetèrent sur la pièce une ombre douce quand leurs corps s’interposèrent entre Eve et le seuil lunaire de la pièce. Tout ne fut plus alors qu’un tourbillon de chlorophylle, de chair et de nostalgie. Deux corps nus et blancs collés contre celui d’Eve, des mains qui se cherchent et se repoussent, des baisers froids mais électriques, une chaleur étrange. Eve eut la vision des deux créatures jumelles qui s’embrassaient devant elle. Elle vit une main fantomatique caresser un sein puis glisser comme une larme le long d’un corps androgyne jusqu’au sexe rasé de la jeune femme que s’était révélé être l’un de ses hôtes. Elle vit se gonfler le membre de l’autre sous des lèvres qu’elle savait être siennes. L’odeur de la sueur rampait comme un serpent, comme des lianes enveloppant son corps, glissant entre sa peau et ses vêtements, qui furent bientôt abandonnés sur le sol. La main maladroite de la femme guida le sexe de son frère entre les jambes d’Eve, qui sentit monter dans ses entrailles une soif de vie, comme si un enfant qui n’était pas même encore conçu jouissait avec elle de sa prochaine accession à l’existence. Tout était étrange, mais rien ne choquait Eve, ni sa singulière participation à ce qui semblait être un inceste, ni cette perte totale de contrôle. C’était plus que de la jouissance, plus que du plaisir, c’était avant tout un sentiment de plénitude qu’elle n’avait pas ressenti depuis sa petite enfance, quand elle n’était encore qu’un nouveau né accroché au sein nourricier. C’était comme si tout rentrait enfin dans l’ordre. Plaisir, obscurité, chaleur. Une odeur d’herbe coupée après la pluie. Rien d’aussi vulgaire qu’un orgasme, une explosion de divin dans le bas-ventre d’Eve. Une lumière aveuglante dans son utérus. Une orchidée qui s’ouvre quand vient la rosée.

 

 

  • *

*

 

 

Quand elle se réveilla au pied d’un frêne, entre la Fiat et l’orée de la forêt, Eve savait qu’elle était enceinte. Elle était toujours seule, mais quelque chose en elle répondait au chant des oiseaux dans l’aube incertaine. La bande de goudron avait perdu son étrangeté avec la disparition des dernières étoiles qui lambinent toujours dans un ciel matinal, et Eve se savait rendues à la civilisation. Elle s’en sentait vaguement déprimée, mais rien en elle ne s’y refuait. C’était normal. La suite de la journée ne fut qu’un film en noir et blanc, et Eve se sentit plus muette et inopérante à ce monde que jamais auparavant.

Deux corbeaux gris quittèrent la forêt ce matin là, sous l’œil bleu d’un vieillard qui savait qu’ils ne reviendraient plus, avant de l’oublier et d’arrêter de penser. Dans la clairière, une feuille se détacha de la branche la plus haute de l’arbre au moment où Eve disparut. C’était le début de l’hiver.

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Bartolomeo Beretta

Posté par Durf667 le 3 octobre 2014

J’aime bien me promener. Me promener avec mon flingue dans la poche. Les gens ne le savent pas, mais j’ai mon flingue dans la poche. La crosse se réchauffe dans ma paume. J’aime pas les gens. Ils sont stupides, les gens. Mais moi, j’ai un truc en plus. J’ai mon flingue dans ma poche.

C’est un chouette flingue. Un Beretta 92. L’entreprise Beretta a été fondée en 1526 par Bartolomeo Beretta. C’est toujours un de ses descendant direct qui la dirige. C’est pour ça que j’ai un Beretta 92. J’aime bien. Les gens ne le savent pas, ça. Ils sont stupides, les gens. Avoir un Beretta 92 dans ma poche et savoir ça, c’est bien la preuve que je leur suis supérieur. Ils ne savent pas ce que je sais. Et ils n’ont pas de flingue dans la poche. Avec la crosse qui se réchauffe dans ma paume.

Ils ne me regardent pas quand nous nous croisons au milieu d’un passage clouté. Ils ne savent pas que j’ai un flingue dans ma poche, avec la crosse qui se réchauffe dans ma poche. Sinon, ils me regarderaient. Moi, je les regarde. Moi je sais, et eux, ils ne savent pas. Ils ne savent pas que j’ai un flingue dans la poche. Ils ne savent pas que c’est un Beretta 92. Ils ne savent pas que l’entreprise Beretta a été fondée en 1526 par Bartolomeo Beretta. Ils ne savent rien. Moi, je sais.

Les gens ne me regardent pas quand je les croise sur le trottoir devant la galerie marchande. Moi, je les regarde. Ils sont laids. Tous. Moi aussi, je suis laid. Mais moi, j’ai un flingue dans ma poche. Avec la crosse qui se réchauffe. Et ils ne le savent pas. Ils ne savent pas que je pourrais les rendre beaux. Étalés sur quinze mètres de trottoirs. Rouges. Parce que moi, j’ai un flingue dans la poche. Un Beretta 92.

Les gens sont laids et ignorants. Ils ne savent pas qu’ils sont laids. Ils ne savent pas qu’ils ne savent rien. Moi, je sais. Je sais que j’ai un Beretta 92 dans la poche. Avec la crosse qui se réchauffe dans ma paume. Je sais que l’ entreprise Beretta a été fondée en 1526 par Bartolomeo Beretta. Je sais que c’est toujours un de ses descendant direct qui la dirige. Je sais qu’ils sont laids, et moi aussi. Je sais que pourrais les rendre beaux, et moi aussi. Étalés sur quinze mètres. Je sais aussi que je les hais. Et moi aussi, je me hais. Tout le monde est digne de haine. Tout le monde est méprisable. Et moi aussi.

Car moi, je hais. C’est ce que je fais tout le temps. Ça ne me demande pas d’effort. C’est facile. Il me suffit de me laisser aller. Je n’ai qu’à me rappeler qu’ils sont laids et ignorants, les gens. Et moi aussi, je suis laid et ignorant. Mais moins qu’eux. Et moi aussi, je me hais. Mais moins qu’eux. Parce que moi, je sais. Je sais que l’ entreprise Beretta a été fondée en 1526 par Bartolomeo Beretta. Je sais que c’est toujours un de ses descendant direct qui la dirige. Je sais que j’ai un Beretta 92 dans la poche. Je sais qu’un jour, je m’en servirai.

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Chronique de l’album « Fluids », de Kurt Cobain, sorti en 2014, par Lester Bangs

Posté par Durf667 le 16 avril 2014

Ce texte est un double hommage. D’abord à Kurt Cobain, sans qui, blabla, tout ça, vie pas pareille, lalala. Ensuite à Lester Bangs, dont j’ai humblement tenté sans y parvenir d’imiter le style d’écriture. J’ai donc imaginé qu’ils étaient tous les deux toujours de ce monde, et que Lester critiquait le dernier album de Cobain.

lesterbangs

Alors que j’atteins enfin cet âge merveilleux où les effets de la sénilité qui s’avancent vers moi telle une ambulance qui me roulera dessus dans moins de temps qu’il n’en faut pour épeler Alzheimer sans fautes, cet âge glorieux que je porte dans le blanc de mes cheveux et la sagesse (Argh!) dans le regard, où les jeunes femmes que j’accoste sur les plateaux télé ne me voit plus comme un vieux pervers mais comme un vieux con (ce qui n’est pas forcément mieux, maintenant que j’y pense), voilà donc qu’un nouvel album de Kurt Cobain arrive sur ma platine, mais je soupçonne le rédac’ chef d’avoir refilé le bébé au premier vétéran qui passait par son bureau.

Qui se soucie encore de Cobain en 2014 ? Sans doute un type dans mon genre, toujours à ressasser La Folle Et Incroyable Histoire Du Rock à une époque où les gamins consomme la musique comme les kleenex dont ils se servent pour éponger la merveilleuse expression liquide de leur jeunesse triomphante. Et il y en a toujours pour aimer écouter les histoires de l’oncle Lester. Après tout, jamais autant de groupes de rock n’ont sonné à ce point comme les Troggs ou les Seeds. Je parle de rock, là, me parlez pas de ce qu’on peut parfois entendre dans les boites de jeunes branchés émo-je-sais-pas-quoi, genre pour lequel j’ai largement dépassé l’âge limite recommandé pour y comprendre quelque chose.

Je sais que je suis un vieux con, et je l’étais déjà en 91 quand Nevermind est sorti. L’impression d’avoir non seulement déjà entendu, mais surtout vécu tout ça. Ceux qui se souviennent des années 80 savent à quel point, par exemple, les Guns and Roses n’étaient rien d’autre qu’une imitation musclée d’Aerosmith, qui étaient eux-même une mauvaise copie des New York Dolls. C’est ce moment-là que le rock a choisi pour se citer lui-même en référence. J’en connais qui résume une partie de l’histoire du rock à travers un axe Little Richard/Alice Cooper/Marylin Manson/Lady Gaga, si vous voyez où je veux en venir.

Alors quand Nirvana est arrivé, personne ne les a remarqué. Bleach était un honnête album de bruit qui faisait du bien tellement c’était nul, mais comme beaucoup d’autres trucs de la scène hardcore de l’époque. (Et, oui, je persiste et signe, le hardcore 80′s est le plus souvent nul, j’entends par là : mal joué par des incompétents et dont le simple but est de faire le plus de boucan possible avec un minimum d’accords et de talent. Ce qui est précisément la raison pour laquelle j’aime tellement ça et que je me passe les premiers Melvins au moins une fois par semaine).

Nirvana aurait donc pu rester une jouissive ânerie hardcore de plus. Mais Cobain avait plus d’ambition que ça, entendez : ce type s’est toujours trop pris au sérieux, ce qui fut dommageable à sa propre santé mentale, ce qui est son problème et à la qualité de ses disques, ce qui est le notre. Le mien, en tout cas.

Jusqu’à l’explosion en plein vol de l’avion Nirvana pour des raisons opiacées auxquelles Cobain faillit bien ne pas survivre, Nirvana a donc été le plus grand groupe de rock du monde, merci MTV, et ça a aussi été le dernier. Un carton mondial avec une des chansons les plus bêtes jamais écrite, ce qui n’est pas grave parce que la plupart des cartons mondiaux sont foncièrement idiots, un pétage de plombs en règle diffusé en temps réel dans les flashs info, Cobain était en train de devenir précisément ce qu’il ne voulait pas. Une star. Alors il a sabordé le truc en sortant coup sur coup un recueil d’inédits obscur et In Utero, que j’aime bien parce qu’on sent bien le type tiraillé par sa volonté d’être Michael Stipes et Ian McKaye en même-temps. Il y retrouve aussi un sens du boucan qui avait été perdu sur Nevermind.

La suite est pathétique. Split du groupe. Premier album solo suicidaire, encore du boucan, avec les types de Jesus Lizard, je crois qu’on ne trouve aucune mélodie sur le disque. C’est pourquoi je l’écoute à chaque fois que je me lasse du Metal Machine Music de Lou Reed, c’est à dire jamais. Mais l’intérêt de ce disque était précisément de pousser Geffen à ranger Cobain dans un tiroir pour l’en faire sortir de temps en temps pour qu’il puisse payer la pension alimentaire de Courtney Love.

cobain

D’où cet affreux album de 1998, sobrement intitulé Bitch, et on ne se demande pas du tout pourquoi. Le seul intérêt de ce sous-album de folk molle et bidouillé branchouille pour faire comme Beck, c’est justement la narration par le détail du divorce du type. On n’avait jamais connu Cobain aussi cruel, et beaucoup ne lui ont jamais pardonné de s’être montré aussi impudique et mesquin. Moi, je trouve plus que ça l’humanise, ce qui était précisément son but, histoire de se débarrasser de son statut d’icône. Mais l’album était nul. Voilà.

On connaît tous la suite. Les années 2000 ont vu Cobain alterner boucan majestueux et quête de La Chanson Pop Parfaite. Avec parfois un certain succès. C’est plus ou moins passionnant selon les albums, mais il y a du très bon dedans. Et du très mauvais aussi.

Et donc, Kurt Cobain a sorti un nouvel album. Comme à chaque fois, on se demande s’il a retrouvé la flamme nirvanesque, mais tant que Dave Grohl continuera à faire tourner la machine de guerre hard FM qu’il appelle les Foo Fighters et que Krist Novoselic restera à côté de Tacoma pour y faire pousser des chèvres, ça n’arrivera pas.

Cette fois, l’album rentre dans la catégorie pop saturée un peu beuglée sur les refrains. Il s’intitule Fluids (toujours cette vieille obsession Cobainesque sur le corps et ses excrétions diverses et au combien variées). Il est plutôt bon, mais pas que. Si vous vous intéressez au gars, vous l’achèterez. Si vous aviez 15 ans en 1991, vous l’achèterez. Sinon…

De toute façon, Cobain n’intéresse pas les jeunes qui, de toute façon, téléchargent.

Il n’intéresse plus que les vieux dans mon genre et les nostalgiques de leur adolescence (L’équivalent de l’assurance retraite pour un rocker, c’est la nostalgie de son auditoire pour sa propre adolescence. C’est bien pour ça que les Stones n’enregistrent quasiment plus de nouveaux titres), et ça pourrait bien lui suffire.

Alors, achetez son disque, ou ne l’achetez pas, je pense qu’il s’en fout. Nevermind, comme il disait.

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Page blanche

Posté par Durf667 le 5 février 2014

Le plus grand des deux hommes, celui aux cheveux longs, jette son mégot au sol et l’écrase d’un pied négligent. Petit craquement sec. L’homme baisse les yeux sur sa ranger, la soulève du sol. Les restes de la cigarette reposent au centre d’un petit cratère.

Il s’approche du mur en crépi de la maison, y pose la main. Une pression infime des doigts, et une partie du mur blanc tombe soudain en une fine neige de grains de poussière.

« Hey, le nouveau. Passe-moi le dossier, s’il te plait. »

La Maison est immense. Elle a l’air en travaux. Un échafaudage abandonné défigure la façade. Elle est là, planté au milieu d’un terrain vague. Sous le ciel gris s’étendent les restes d’un jardin. La légère brise emporte avec elle ici le nuage rouge d’un plant de tomates, là, c’est tout un arbre qui devient cendres. Au delà, la Cité d’Obéron impose son écrasante présence à la solitude du lieu.

Le grand homme au cheveux longs ouvre le dossier sur la couverture duquel est imprimé le logo et le nom de la Brigade des Rêveurs.

« OK.

Nom du rêveur : Frédéric Joubert. Connu sous le pseudonyme de « Durf » par la plupart des gens. Profession dans le monde réel : indéterminée. Se dit parfois « artiste ». Moué. J’espère pour lui que ça marche avec les filles, au moins, dans son monde. Vu l’état de la zone, il a pas dû créer grand chose depuis un moment. 

- Mais on est sûr, au moins, qu’il est artiste ? »

Le grand chevelu fusille l’autre du regard.

Silence.

« Quoi que ça veuille dire, oui. Pour le moins, à un moment de sa vie il a dû avoir une activité un tant soit peu créative. Sinon, il n’aurait pas de zone à lui. Il serait comme la majorité des rêveurs, qui ne font que visiter les Grands Rêves chaque nuit, comme la Cité ou le Bois. Ou qui s’égarent dans les rêves d’autres qu’eux, qui ont construit un univers onirique assez récurrent et assez stable pour acquérir une certaine forme de permanence éphémère, comme dit Myrddyn. Ce lieu, par exemple, semble sur le point de tomber en ruine, de disparaître du Songe. Les Rêveurs qui viennent se perdre ici doivent passer de sales nuits »

L’homme est entré dans la maison et en visite les pièces d’un air indifférent. Il arrive dans la cuisine, attrape une cafetière, qu’il met en marche.

« Mais il reste ici des zones de stabilité. Sinon, la cafetière aussi serait tombée en poussière. On va voir si le café est bon. 

- Là ! »

Le nouveau s’est figé et montre de son doigt tremblant un point hors de vue de son compagnon.

« Quoi, dit-il en se précipitant, qu’est-ce que… »

Une pièce qu’il n’a pas encore vu. Le papier peint jaunâtre se décolle. Le plancher craque. Sur un lit aux draps et couvertures étonnamment propres repose un homme très maigre, au teint malade. Des outils médicaux sont posés sur une table en métal.

« N’avance pas ! Reste ou tu es, dit l’homme au cheveux longs. C’est un rêve important de notre client du jour. Un de ceux qui font que cet endroit tient encore debout. Vaut mieux pas chercher à comprendre.

C’est le problème des zones personnelles. Elles contiennent des rêves importants qui ont tendance à se figer, et à figer l’endroit. Pour ce qu’on en sait, les pièces de cette maison pourraient être sur-peuplées de tout un tas de merdes directement sorties de son inconscient.

- Des rêves, comme nous ?

- T’es vraiment un bleu. Oui, comme nous. Mais ils n’ont d’existence qu’à cause de ce type là, ce « Durf ». Tu peux presque être sûr que s’il avait bloqué dans son monde sur les seins de la boulangère, on en pourrait trouver le fantôme du rêve érotique qu’il a fait d’elle cette nuit. Le genre de rêve qui meurent quand les yeux du Rêveurs s’ouvrent. Les gens importants pour lui ont sans doute leur propre chambre ici pour les rêves qu’il fait d’eux. Son meilleur ami, la femme qu’il aime, son patron, s’il avait un travail, pourraient même être ou devenir des rêves relativement stables. À moins qu’ils ne se retrouvent ensemble entre Rêveurs dans la Cité, où ailleurs. Ça arrive plus souvent qu’on croit. »

 

Le café était prêt.

Le nouveau leur sert une tasse chacun, puis suit en courant presque son compagnon qui sort de la maison.

« Et on s’en va déjà ? » demanda le nouveau.

Le grand chevelu boit une gorgée du café.

« Oui, pour l’instant, je sais tout ce qu’il y a à savoir sur la zone de ce Rêveur. 

Le café est excellent. »

Il regarde pour la première fois son jeune ami avec un œil amical.

« Et puis, j’ai un nouvel équipier. »

Et il sourit pour la première fois de la journée.

 

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Sysiphe

Posté par Durf667 le 30 mars 2013

 

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Il n’ a pas crié tout de suite. Comme s’il avait déjà tout compris. Mais c’est sans doute juste une coïncidence. Ouais. Ça peut être que ça, pas vrai ?

 

5

 

Peur. Le mot, c’est peur. Pas terreur, hein ? Pas le truc qui te paralyse. Il ne sait pas pourquoi, mais il a peur. Une appréhension. Mal faire, mal parler. Alors, il ne fait rien. Il ne dis rien. Sauf quand on lui indique quoi faire. Quoi dire. En attendant, il observe et il pense. Il apprend.

 

 

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Ennui. Altérité. Différence. Le moment où il se rend compte que tout ce qu’on lui a enseigné, tout ce qu’il a appris, dans le monde « réel », ne sert à rien. Le mot « escroquerie » au bord des lèvres. Injustice ? Peut-être pas. Solitude ? Sûrement.

 

 

15

 

Il comprend pas tout ce qui se passe. Le décalage semble s’accentuer. Là où la plupart découvre la Vie, il est fasciné par la Mort. Encore ce sentiment de s’être fait avoir. Il réfléchit. Amène les bonnes réponses à de mauvaises questions. Il apprendra plus tard qu’il est plus difficile de s’interroger correctement que de s’apporter des solutions. Que le chemin est plus important que la destination.

 

 

20

 

Arrogance. Certitude d’avoir raison. Une certaine forme de haine. Mal digérée, la haine, mal contrôlée. Comme un flingue chargé et trop lourd, dont le canon revient sans cesse entre ses deux yeux. Plus tard, il comprendra qu’il y avait plus simple que chercher à se servir du flingue. Il suffit de le poser au sol. Bonnes réponses, mauvaises questions, encore.

 

 

25

 

Il n’en finit plus de ne pas comprendre ce qui reste au bord de l’évidence. C’est là, mais il ne le voit pas. Alors il tourne en rond en attendant de trouver ce qu’il ignore chercher. Des couloirs s’éclairent, mais il ne sait pas par où commencer. Des réponses arrivent, encore, mais cette fois, aux bonnes questions. Il ignore juste quelles sont ces questions. En attendant, il saigne. Il paie le prix.

 

 

30

 

Il tourne en rond depuis trop longtemps pour ne pas avoir les pieds en sang. Il est prêt à abandonner, même s’il s’en défend. Il n’a plus peur. C’est parce qu’il croit avoir enfin tout compris. Il a tord, comme souvent. Mais il commence enfin à percevoir les seules choses qui sont toujours vraies. Et il comprend que s’il n’a pas fini de chuter, quelque part, il y a un endroit où il pourra se reposer.

 

35

 

Dans l’ordre. Fatalisme. Peur. Ennui. Incompréhension. Arrogance. Douleur.

Les ennemis sont identifiés.

Le combat continue.

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