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À propos de Durf667

Nihiliste, asocial, anhédoniste subversif, misanthrope contrarié, névrosé narcissique, pessimiste indocile, mystique chaotique, excentrique décentré, élitiste marginal, utopiste désespéré, solitaire empathique, esthète blasé, humaniste déçu, terroriste mental, être humain.

Les racines d’Y.

25 février 2015

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ça fait 11 ans que j’essaie d’écrire la fin de cette histoire. Je viens de passer  l’après-midi à encore essayer. J’y arrive pas, donc, finalement, voilà déjà le début. On verra si la fin vient un jour.

La musique de Tom Waits n’est pas particulièrement réputée pour la joie de vivre qu’elle transmet et, dans la situation dans laquelle Eve se trouvait, la voix chargée d’alcool et de nicotine du chanteur se diluait dans l’air et y déposait une invisible rosée crépusculaire. Assise sur le siège passager usé d’une vieille Fiat Uno, Eve, vingt-deux ans, cigarette et auto complaisance post-adolescente affichée ostensiblement, attendait que l’enfoiré qui disait être son mec daigne revenir la chercher. La caisse était en rade, et elle squattait le bas-côté d’une petite route forestière depuis maintenant deux heures, dont une et demie de crépuscule, puis de nuit en gestation. Eve changea de cassette et monta le son de l’autoradio. Rammstein. C’est pas plus gai que Tom Waits, mais au moins ça a la pêche.

Eve jeta un regard à l’obscurité extérieure, violée seulement par les rais mal assurés des phares sur lesquels s’acharnait une nuée de moucherons psychotiques. La nuit était belle, mais le ciel en était caché par les ombres végétales qui projetaient sur la réalité une noirceur et une présence indéniable, des ombres solides, en quelque sorte. Eve se sentait prise dans une de ces situations inconfortables où la présence même d’un esprit dans les limites de son corps semblait incongrue, où les notions de pensée et d’existence deviennent floues. Elle attendait depuis si longtemps, la nuit s’était installée autour d’elle si subrepticement que sa certitude d’être une entité pensante disparaissait derrière l’évidence que, d’une certaine façon, sa présence jetait sur ce tableau nocturne une étrangeté subtile. Elle se sentait déplacée. Elle aurait aussi bien pu être le détail aberrant rajouté par Warhol sur un paysage gothique gravé par Doré. La route creusait une tranchée rectiligne au milieu de ce qui semblait être une forêt de conte de fées, un conte étrange, vicié par l’état d’esprit particulier – lassitude, fatigue, résignation – dans lequel se trouvait Eve. A l’intérieur de la bulle de civilisation que constituait le véhicule envahi de sons agressifs, de fumée presque solide et de désœuvrement manifeste, elle commençait à se demander si son mec reviendrait jamais, si elle allait devoir dormir sur la banquette arrière et si c’était vraiment une bonne idée.

La musique ne l’aidait pas à réfléchir, échouant à la maintenir éveillée, aussi la coupa-t-elle. Le silence tomba sur Eve comme un suaire. Tous ses sens, et pas seulement son ouïe, en furent soulagés ; libérés de la musique, ils semblaient plus libre de percevoir l’atmosphère extérieure, l’odeur de la forêt, le goût de la nuit et, trop éloigné pour qu’Eve puisse être sûre qu’il ne s’agissait pas du vent dans les feuillages, divers sons discordants qui semblaient trop subtilement agencés pour n’être que l’œuvre chaotique de la nature. Il y avait un rythme primal dans le craquement des branches, une mélodie dissonante dans le souffle du bois qui travaille. Il semblait que le vent portait en son sein des chants d’outre-monde, que des instruments aigrelets oubliés des musicologues projetaient leurs âmes par delà les siècles. On aurait dit qu’Orphée avait perdu sa lyre au sommet du plus haut des cyprès et qu’un barde insensé en pinçait les cordes en cherchant la mélodie parfaite qu’il composa en rêve et perdit à son éveil. Cela, Eve n’en prit pas immédiatement conscience, mais il ne lui fallut que quelques secondes pour que le sentiment absurde que la forêt lui parlait ne s’impose à elle. C’était une idée stupide, bien sûr, issue de la fatigue qui engourdissait son corps et son esprit, mais une idée qu’elle ne parvenait pas à chasser de ses pensées. Pourtant, elle n’avait pas peur et, si les arbres lui parlaient bien, leurs voix restaient amicales et leurs intonations agréables.

Eve en était encore à se demander si elle n’allait pas essayer de dormir quand elle sortit de la voiture et s’engagea entre les jeunes chênes qui gardaient l’orée de leur demeure. Ce ne fut que quand le véhicule fut hors de vue qu’elle réalisa que ses mouvements n’avaient jamais été commandés par son cerveau et qu’elle avait aussi bien pu quitter la Fiat depuis deux minutes ou deux heures. Néanmoins, les fragments de lune découpés par les ombres mouvantes des arbres semblaient plus hauts au milieu des étoiles que dans son souvenir. « De mieux en mieux, pensa la jeune fille, me voilà perdue au milieu des bois en pleine nuit ». Ces pensées résonnèrent à l’intérieur des chambres vides de son cerveau et elle crut même un instant en percevoir l’écho entre les troncs moussus et noirs, rebondissant entre les notes approximatives de cette mélopée végétale qu’Eve ne parvenait toujours pas à taxer d’une quelconque réalité. Peut-être l’impression de solitude absolue lui donnait-elle l’illusion que les mots prononcés mentalement acquéraient une vie propre, dépassaient leur état d’abstraction pour se parer dans son esprit des prérogatives des sons articulés ; ou peut-être qu’en ce lieu oublié du langage, les arbres se répétaient l’un à l’autre les premiers mots prononcés par un animal intelligent devant eux depuis que les premiers glands, bulbes et graines qui leurs avaient donné naissance s’était enfoncés dans cette terre. Mais le plus étonnant, aux yeux d’Eve, résidait dans le fait que, malgré toutes les informations que son cerveau analysait (tu es une citadine perdue dans les bois, il fait nuit, tu hallucines complètement, personne ne pourra t’aider à sortir de là avant des heures…), elle ne ressentait absolument aucune peur, continuant à marcher comme si ce n’était pas de la boue, des ronces et des herbes folles qu’elle foulait de ses pieds mais les pavés d’une rue piétonne. Jamais elle ne trébuchait sur les racines, jamais les plantes urticantes ne touchaient ses jambes, jamais elle ne se cognait aux branches trop basses, au contraire, ses pas trouvaient seuls leur chemin qui leur convenait, épargnant à Eve toute entrave à une progression paisible. Ils la conduisirent finalement, sans hésitation et sans fatigue, dans une clairière circulaire à laquelle la clarté lunaire conférait un aspect irréel, tout en ombres allongées et en reflets argentés. En son centre trônait un frêne titanesque, sans aucun doute sans âge, dont le branchage cyclopéen lui cacha tout d’abord sous son ombre la petite maison de bois qui semblait surgir de l’arbre comme la lame d’un sabre à travers le flanc d’un géant. Un petit escalier menait à une terrasse entourée d’une barrière, gardant une porte de bois rouge et deux petites fenêtre circulaires par lesquelles s’échappait une pâle lumière, à moins que ce ne fusse que le reflet de la lune sur les vitres. Une surface importante du bâtiment était recouverte de mousse, tout comme l’arbre sur lequel il s’adossait, et il était difficile de dire où se situait la frontière entre le mastodonte végétal et l’habitation. La « musique » qui avait guidé Eve jusque là semblait baigner toute la clairière dans une approximation splendide sans que la jeune fille eut pu dire si elle provenait de la maison ou du lieu lui-même. Ses pas continuaient de la porter vers la porte de la maison et, s’approchant, elle remarqua les deux silhouettes qui l’attendaient chacune derrière sa fenêtre, deux visages apparemment identiques, d’où toute couleur semblait avoir été volé par un rayon de lune, qui disparurent quand Eve posa un premier pied sur une marche de l’escalier et qui ressortirent du néant quand la porte s’ouvrit devant elle. Deux êtres au sexe indéterminé se tenaient sur le seuil, l’air avenant mais aussi étrangement distant. Ils étaient indubitablement beaux, leurs traits étaient réguliers, leurs visages ovales, leurs yeux d’un bleu très pâle, tout comme leurs longues chevelures. Leurs peaux avaient la couleur de la porcelaine et la maigreur qu’Eve devinait sous leurs vêtements (deux capes d’un tissu et d’un blanc évanescent) émettait un parfum de délicatesse en lieu et place de celui plus insistant de la maladie qui accompagne d’ordinaire les corps décharnés. Sans un mot, leurs corps se déplacèrent avec grâce de façon à accompagner l’entrée d’Eve dans leur demeure. Elle était tout à la fois sans volonté propre, pas même celle d’avoir peur, et extrêmement consciente. Tout lui semblait simplement terriblement logique, une très ancienne force tissée dans son être le plus profond lui donnait l’impression que franchir le seuil de cette maison serait comme retrouver un trésor d’enfance qu’elle croyait perdu.

 

 

* *

*

 

 

Une voix grave et ancienne se traînait faiblement dans l’obscurité :

« Est-ce elle que tu attendais ?

  • Oui. »

Cette voix-ci était plus crispée et tendue que la première. Moins humaine aussi.

« Le moment est donc venu, reprit-elle.

  • Le moment pour toi de mourir. Es-tu sûr de ce que tu fais ?

  • Ai-je le choix ? »

Cette réponse contenait plus d’ironie et de malaise que celui ou celle qui l’avait prononcé n’en avait l’intention. La réponse se fit attendre.

« Non… Mais tu te rends bien compte de ce que cela signifie ? Sans toi…

  • Il suffit ! Ce qui doit être sera. Je suis désolé pour vous…

  • Non, tu ne l’es pas, tu en es même incapable, tout comme tu es incapable de concevoir que tu es sur le point de disparaître. Que sais-tu de la mort ?

  • Rien, c’est vrai. Mais toi qui sais tout, il est une chose que tu ignores.

  • Et c’est… ?

  • Et bien, tu sais ce que je suis, tu sais d’où je viens, tu sais tout. Mais s’il est une seule chose que tu ne peux absolument pas concevoir, c’est tout ce qu’implique ma disparition, pas dans la globalité du phénomène. »

Puis il y eut le silence. Celui à qui appartenait la première voix admit mentalement que son interlocuteur avait raison, il ne possédait simplement pas assez de sagesse, lui l’infiniment sage, pour comprendre tout ce qui allait se produire. Mais il savait une chose, parmi tous les lever de soleil qui suivraient cette nuit, il en serait un qui serait, pour lui et les siens, le dernier.

 

 

* *

*

 

 

Lorsque le sommeil lança ses premiers filets sur l’esprit d’Eve, une fibre de son inconscient s’étira, prête à s’imprégner de l’importance des rêves qui ramperaient sous cette conscience-là, ce soir-là. C’était un pressentiment, comme si quelque chose en Eve savait d’avance que les souvenirs de la soirée s’effaceraient derrière ceux plus imprécis mais aussi plus vivants du voyage onirique qui s’annonçait. Il ne pouvait en être autrement, la journée écoulée avait été plus étrange qu’aucun rêve qu’elle avait fait. C’est quand on dort qu’on agit le plus bizarrement. L’inconscient accepte l’impossible, il s’en nourrit et le recrache sans raison ni but. Sans raison, ni but. Dans un rêve, les choses arrivent parce qu’elles le doivent, les motivations les plus élémentaires de nos actes éveillés disparaissent au sommeil derrière un constat simple : les choses se produisent. Point.

Eve rêva de sa soirée, ce qui fut conté et ce qui ne le fut pas. Les créatures jumelles s’approchèrent en murmurant des bribes d’une langue morte, celle-là même qu’avait utilisé la forêt pour l’accueillir en son sein. Leurs voix polyphoniques rappelaient le cristal et la tombe, le fifre et le violoncelle, un hurlement subtil, un chuchotement assourdissant. Des syllabes fragiles s’insinuèrent dans son oreille par surprise, tournant dans cet air chargé des souvenirs d’une vie qu’elle ne se rappelait pas avoir vécu. L’intérieur de la maison était d’une indicible et calme beauté, une pièce unique, sans aucun meuble, ni autre issue visible que la porte d’entrée. Eve s’assit contre le mur le plus éloigné et attendit que… Elle ne savait pas ce qu’elle attendait, mais elle savait que quelque chose allait se produire. Le sol tout entier, le mur derrière elle, ainsi qu’une important surface du plafond et des autres parois étaient recouverts de la mousse qu’elle avait déjà remarquée à l’extérieur et qui émettait une douce pulsation lumineuse qui emplissait l’air d’une odeur bleuâtre et délicatement épicée, le parfum aigre-doux de la moisissure et de l’herbe fraîchement coupée. Les deux entités jumelles jetèrent sur la pièce une ombre douce quand leurs corps s’interposèrent entre Eve et le seuil lunaire de la pièce. Tout ne fut plus alors qu’un tourbillon de chlorophylle, de chair et de nostalgie. Deux corps nus et blancs collés contre celui d’Eve, des mains qui se cherchent et se repoussent, des baisers froids mais électriques, une chaleur étrange. Eve eut la vision des deux créatures jumelles qui s’embrassaient devant elle. Elle vit une main fantomatique caresser un sein puis glisser comme une larme le long d’un corps androgyne jusqu’au sexe rasé de la jeune femme que s’était révélé être l’un de ses hôtes. Elle vit se gonfler le membre de l’autre sous des lèvres qu’elle savait être siennes. L’odeur de la sueur rampait comme un serpent, comme des lianes enveloppant son corps, glissant entre sa peau et ses vêtements, qui furent bientôt abandonnés sur le sol. La main maladroite de la femme guida le sexe de son frère entre les jambes d’Eve, qui sentit monter dans ses entrailles une soif de vie, comme si un enfant qui n’était pas même encore conçu jouissait avec elle de sa prochaine accession à l’existence. Tout était étrange, mais rien ne choquait Eve, ni sa singulière participation à ce qui semblait être un inceste, ni cette perte totale de contrôle. C’était plus que de la jouissance, plus que du plaisir, c’était avant tout un sentiment de plénitude qu’elle n’avait pas ressenti depuis sa petite enfance, quand elle n’était encore qu’un nouveau né accroché au sein nourricier. C’était comme si tout rentrait enfin dans l’ordre. Plaisir, obscurité, chaleur. Une odeur d’herbe coupée après la pluie. Rien d’aussi vulgaire qu’un orgasme, une explosion de divin dans le bas-ventre d’Eve. Une lumière aveuglante dans son utérus. Une orchidée qui s’ouvre quand vient la rosée.

 

 

  • *

*

 

 

Quand elle se réveilla au pied d’un frêne, entre la Fiat et l’orée de la forêt, Eve savait qu’elle était enceinte. Elle était toujours seule, mais quelque chose en elle répondait au chant des oiseaux dans l’aube incertaine. La bande de goudron avait perdu son étrangeté avec la disparition des dernières étoiles qui lambinent toujours dans un ciel matinal, et Eve se savait rendues à la civilisation. Elle s’en sentait vaguement déprimée, mais rien en elle ne s’y refuait. C’était normal. La suite de la journée ne fut qu’un film en noir et blanc, et Eve se sentit plus muette et inopérante à ce monde que jamais auparavant.

Deux corbeaux gris quittèrent la forêt ce matin là, sous l’œil bleu d’un vieillard qui savait qu’ils ne reviendraient plus, avant de l’oublier et d’arrêter de penser. Dans la clairière, une feuille se détacha de la branche la plus haute de l’arbre au moment où Eve disparut. C’était le début de l’hiver.

Bartolomeo Beretta

3 octobre 2014

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J’aime bien me promener. Me promener avec mon flingue dans la poche. Les gens ne le savent pas, mais j’ai mon flingue dans la poche. La crosse se réchauffe dans ma paume. J’aime pas les gens. Ils sont stupides, les gens. Mais moi, j’ai un truc en plus. J’ai mon flingue dans ma poche.

C’est un chouette flingue. Un Beretta 92. L’entreprise Beretta a été fondée en 1526 par Bartolomeo Beretta. C’est toujours un de ses descendant direct qui la dirige. C’est pour ça que j’ai un Beretta 92. J’aime bien. Les gens ne le savent pas, ça. Ils sont stupides, les gens. Avoir un Beretta 92 dans ma poche et savoir ça, c’est bien la preuve que je leur suis supérieur. Ils ne savent pas ce que je sais. Et ils n’ont pas de flingue dans la poche. Avec la crosse qui se réchauffe dans ma paume.

Ils ne me regardent pas quand nous nous croisons au milieu d’un passage clouté. Ils ne savent pas que j’ai un flingue dans ma poche, avec la crosse qui se réchauffe dans ma poche. Sinon, ils me regarderaient. Moi, je les regarde. Moi je sais, et eux, ils ne savent pas. Ils ne savent pas que j’ai un flingue dans la poche. Ils ne savent pas que c’est un Beretta 92. Ils ne savent pas que l’entreprise Beretta a été fondée en 1526 par Bartolomeo Beretta. Ils ne savent rien. Moi, je sais.

Les gens ne me regardent pas quand je les croise sur le trottoir devant la galerie marchande. Moi, je les regarde. Ils sont laids. Tous. Moi aussi, je suis laid. Mais moi, j’ai un flingue dans ma poche. Avec la crosse qui se réchauffe. Et ils ne le savent pas. Ils ne savent pas que je pourrais les rendre beaux. Étalés sur quinze mètres de trottoirs. Rouges. Parce que moi, j’ai un flingue dans la poche. Un Beretta 92.

Les gens sont laids et ignorants. Ils ne savent pas qu’ils sont laids. Ils ne savent pas qu’ils ne savent rien. Moi, je sais. Je sais que j’ai un Beretta 92 dans la poche. Avec la crosse qui se réchauffe dans ma paume. Je sais que l’ entreprise Beretta a été fondée en 1526 par Bartolomeo Beretta. Je sais que c’est toujours un de ses descendant direct qui la dirige. Je sais qu’ils sont laids, et moi aussi. Je sais que pourrais les rendre beaux, et moi aussi. Étalés sur quinze mètres. Je sais aussi que je les hais. Et moi aussi, je me hais. Tout le monde est digne de haine. Tout le monde est méprisable. Et moi aussi.

Car moi, je hais. C’est ce que je fais tout le temps. Ça ne me demande pas d’effort. C’est facile. Il me suffit de me laisser aller. Je n’ai qu’à me rappeler qu’ils sont laids et ignorants, les gens. Et moi aussi, je suis laid et ignorant. Mais moins qu’eux. Et moi aussi, je me hais. Mais moins qu’eux. Parce que moi, je sais. Je sais que l’ entreprise Beretta a été fondée en 1526 par Bartolomeo Beretta. Je sais que c’est toujours un de ses descendant direct qui la dirige. Je sais que j’ai un Beretta 92 dans la poche. Je sais qu’un jour, je m’en servirai.

Chronique de l’album « Fluids », de Kurt Cobain, sorti en 2014, par Lester Bangs

16 avril 2014

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Ce texte est un double hommage. D’abord à Kurt Cobain, sans qui, blabla, tout ça, vie pas pareille, lalala. Ensuite à Lester Bangs, dont j’ai humblement tenté sans y parvenir d’imiter le style d’écriture. J’ai donc imaginé qu’ils étaient tous les deux toujours de ce monde, et que Lester critiquait le dernier album de Cobain.

lesterbangs

Alors que j’atteins enfin cet âge merveilleux où les effets de la sénilité qui s’avancent vers moi telle une ambulance qui me roulera dessus dans moins de temps qu’il n’en faut pour épeler Alzheimer sans fautes, cet âge glorieux que je porte dans le blanc de mes cheveux et la sagesse (Argh!) dans le regard, où les jeunes femmes que j’accoste sur les plateaux télé ne me voit plus comme un vieux pervers mais comme un vieux con (ce qui n’est pas forcément mieux, maintenant que j’y pense), voilà donc qu’un nouvel album de Kurt Cobain arrive sur ma platine, mais je soupçonne le rédac’ chef d’avoir refilé le bébé au premier vétéran qui passait par son bureau.

Qui se soucie encore de Cobain en 2014 ? Sans doute un type dans mon genre, toujours à ressasser La Folle Et Incroyable Histoire Du Rock à une époque où les gamins consomme la musique comme les kleenex dont ils se servent pour éponger la merveilleuse expression liquide de leur jeunesse triomphante. Et il y en a toujours pour aimer écouter les histoires de l’oncle Lester. Après tout, jamais autant de groupes de rock n’ont sonné à ce point comme les Troggs ou les Seeds. Je parle de rock, là, me parlez pas de ce qu’on peut parfois entendre dans les boites de jeunes branchés émo-je-sais-pas-quoi, genre pour lequel j’ai largement dépassé l’âge limite recommandé pour y comprendre quelque chose.

Je sais que je suis un vieux con, et je l’étais déjà en 91 quand Nevermind est sorti. L’impression d’avoir non seulement déjà entendu, mais surtout vécu tout ça. Ceux qui se souviennent des années 80 savent à quel point, par exemple, les Guns and Roses n’étaient rien d’autre qu’une imitation musclée d’Aerosmith, qui étaient eux-même une mauvaise copie des New York Dolls. C’est ce moment-là que le rock a choisi pour se citer lui-même en référence. J’en connais qui résume une partie de l’histoire du rock à travers un axe Little Richard/Alice Cooper/Marylin Manson/Lady Gaga, si vous voyez où je veux en venir.

Alors quand Nirvana est arrivé, personne ne les a remarqué. Bleach était un honnête album de bruit qui faisait du bien tellement c’était nul, mais comme beaucoup d’autres trucs de la scène hardcore de l’époque. (Et, oui, je persiste et signe, le hardcore 80′s est le plus souvent nul, j’entends par là : mal joué par des incompétents et dont le simple but est de faire le plus de boucan possible avec un minimum d’accords et de talent. Ce qui est précisément la raison pour laquelle j’aime tellement ça et que je me passe les premiers Melvins au moins une fois par semaine).

Nirvana aurait donc pu rester une jouissive ânerie hardcore de plus. Mais Cobain avait plus d’ambition que ça, entendez : ce type s’est toujours trop pris au sérieux, ce qui fut dommageable à sa propre santé mentale, ce qui est son problème et à la qualité de ses disques, ce qui est le notre. Le mien, en tout cas.

Jusqu’à l’explosion en plein vol de l’avion Nirvana pour des raisons opiacées auxquelles Cobain faillit bien ne pas survivre, Nirvana a donc été le plus grand groupe de rock du monde, merci MTV, et ça a aussi été le dernier. Un carton mondial avec une des chansons les plus bêtes jamais écrite, ce qui n’est pas grave parce que la plupart des cartons mondiaux sont foncièrement idiots, un pétage de plombs en règle diffusé en temps réel dans les flashs info, Cobain était en train de devenir précisément ce qu’il ne voulait pas. Une star. Alors il a sabordé le truc en sortant coup sur coup un recueil d’inédits obscur et In Utero, que j’aime bien parce qu’on sent bien le type tiraillé par sa volonté d’être Michael Stipes et Ian McKaye en même-temps. Il y retrouve aussi un sens du boucan qui avait été perdu sur Nevermind.

La suite est pathétique. Split du groupe. Premier album solo suicidaire, encore du boucan, avec les types de Jesus Lizard, je crois qu’on ne trouve aucune mélodie sur le disque. C’est pourquoi je l’écoute à chaque fois que je me lasse du Metal Machine Music de Lou Reed, c’est à dire jamais. Mais l’intérêt de ce disque était précisément de pousser Geffen à ranger Cobain dans un tiroir pour l’en faire sortir de temps en temps pour qu’il puisse payer la pension alimentaire de Courtney Love.

cobain

D’où cet affreux album de 1998, sobrement intitulé Bitch, et on ne se demande pas du tout pourquoi. Le seul intérêt de ce sous-album de folk molle et bidouillé branchouille pour faire comme Beck, c’est justement la narration par le détail du divorce du type. On n’avait jamais connu Cobain aussi cruel, et beaucoup ne lui ont jamais pardonné de s’être montré aussi impudique et mesquin. Moi, je trouve plus que ça l’humanise, ce qui était précisément son but, histoire de se débarrasser de son statut d’icône. Mais l’album était nul. Voilà.

On connaît tous la suite. Les années 2000 ont vu Cobain alterner boucan majestueux et quête de La Chanson Pop Parfaite. Avec parfois un certain succès. C’est plus ou moins passionnant selon les albums, mais il y a du très bon dedans. Et du très mauvais aussi.

Et donc, Kurt Cobain a sorti un nouvel album. Comme à chaque fois, on se demande s’il a retrouvé la flamme nirvanesque, mais tant que Dave Grohl continuera à faire tourner la machine de guerre hard FM qu’il appelle les Foo Fighters et que Krist Novoselic restera à côté de Tacoma pour y faire pousser des chèvres, ça n’arrivera pas.

Cette fois, l’album rentre dans la catégorie pop saturée un peu beuglée sur les refrains. Il s’intitule Fluids (toujours cette vieille obsession Cobainesque sur le corps et ses excrétions diverses et au combien variées). Il est plutôt bon, mais pas que. Si vous vous intéressez au gars, vous l’achèterez. Si vous aviez 15 ans en 1991, vous l’achèterez. Sinon…

De toute façon, Cobain n’intéresse pas les jeunes qui, de toute façon, téléchargent.

Il n’intéresse plus que les vieux dans mon genre et les nostalgiques de leur adolescence (L’équivalent de l’assurance retraite pour un rocker, c’est la nostalgie de son auditoire pour sa propre adolescence. C’est bien pour ça que les Stones n’enregistrent quasiment plus de nouveaux titres), et ça pourrait bien lui suffire.

Alors, achetez son disque, ou ne l’achetez pas, je pense qu’il s’en fout. Nevermind, comme il disait.

Page blanche

5 février 2014

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Le plus grand des deux hommes, celui aux cheveux longs, jette son mégot au sol et l’écrase d’un pied négligent. Petit craquement sec. L’homme baisse les yeux sur sa ranger, la soulève du sol. Les restes de la cigarette reposent au centre d’un petit cratère.

Il s’approche du mur en crépi de la maison, y pose la main. Une pression infime des doigts, et une partie du mur blanc tombe soudain en une fine neige de grains de poussière.

« Hey, le nouveau. Passe-moi le dossier, s’il te plait. »

La Maison est immense. Elle a l’air en travaux. Un échafaudage abandonné défigure la façade. Elle est là, planté au milieu d’un terrain vague. Sous le ciel gris s’étendent les restes d’un jardin. La légère brise emporte avec elle ici le nuage rouge d’un plant de tomates, là, c’est tout un arbre qui devient cendres. Au delà, la Cité d’Obéron impose son écrasante présence à la solitude du lieu.

Le grand homme au cheveux longs ouvre le dossier sur la couverture duquel est imprimé le logo et le nom de la Brigade des Rêveurs.

« OK.

Nom du rêveur : Frédéric Joubert. Connu sous le pseudonyme de « Durf » par la plupart des gens. Profession dans le monde réel : indéterminée. Se dit parfois « artiste ». Moué. J’espère pour lui que ça marche avec les filles, au moins, dans son monde. Vu l’état de la zone, il a pas dû créer grand chose depuis un moment. 

- Mais on est sûr, au moins, qu’il est artiste ? »

Le grand chevelu fusille l’autre du regard.

Silence.

« Quoi que ça veuille dire, oui. Pour le moins, à un moment de sa vie il a dû avoir une activité un tant soit peu créative. Sinon, il n’aurait pas de zone à lui. Il serait comme la majorité des rêveurs, qui ne font que visiter les Grands Rêves chaque nuit, comme la Cité ou le Bois. Ou qui s’égarent dans les rêves d’autres qu’eux, qui ont construit un univers onirique assez récurrent et assez stable pour acquérir une certaine forme de permanence éphémère, comme dit Myrddyn. Ce lieu, par exemple, semble sur le point de tomber en ruine, de disparaître du Songe. Les Rêveurs qui viennent se perdre ici doivent passer de sales nuits »

L’homme est entré dans la maison et en visite les pièces d’un air indifférent. Il arrive dans la cuisine, attrape une cafetière, qu’il met en marche.

« Mais il reste ici des zones de stabilité. Sinon, la cafetière aussi serait tombée en poussière. On va voir si le café est bon. 

- Là ! »

Le nouveau s’est figé et montre de son doigt tremblant un point hors de vue de son compagnon.

« Quoi, dit-il en se précipitant, qu’est-ce que… »

Une pièce qu’il n’a pas encore vu. Le papier peint jaunâtre se décolle. Le plancher craque. Sur un lit aux draps et couvertures étonnamment propres repose un homme très maigre, au teint malade. Des outils médicaux sont posés sur une table en métal.

« N’avance pas ! Reste ou tu es, dit l’homme au cheveux longs. C’est un rêve important de notre client du jour. Un de ceux qui font que cet endroit tient encore debout. Vaut mieux pas chercher à comprendre.

C’est le problème des zones personnelles. Elles contiennent des rêves importants qui ont tendance à se figer, et à figer l’endroit. Pour ce qu’on en sait, les pièces de cette maison pourraient être sur-peuplées de tout un tas de merdes directement sorties de son inconscient.

- Des rêves, comme nous ?

- T’es vraiment un bleu. Oui, comme nous. Mais ils n’ont d’existence qu’à cause de ce type là, ce « Durf ». Tu peux presque être sûr que s’il avait bloqué dans son monde sur les seins de la boulangère, on en pourrait trouver le fantôme du rêve érotique qu’il a fait d’elle cette nuit. Le genre de rêve qui meurent quand les yeux du Rêveurs s’ouvrent. Les gens importants pour lui ont sans doute leur propre chambre ici pour les rêves qu’il fait d’eux. Son meilleur ami, la femme qu’il aime, son patron, s’il avait un travail, pourraient même être ou devenir des rêves relativement stables. À moins qu’ils ne se retrouvent ensemble entre Rêveurs dans la Cité, où ailleurs. Ça arrive plus souvent qu’on croit. »

 

Le café était prêt.

Le nouveau leur sert une tasse chacun, puis suit en courant presque son compagnon qui sort de la maison.

« Et on s’en va déjà ? » demanda le nouveau.

Le grand chevelu boit une gorgée du café.

« Oui, pour l’instant, je sais tout ce qu’il y a à savoir sur la zone de ce Rêveur. 

Le café est excellent. »

Il regarde pour la première fois son jeune ami avec un œil amical.

« Et puis, j’ai un nouvel équipier. »

Et il sourit pour la première fois de la journée.

 

Sysiphe

30 mars 2013

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Sysiphe dans Nouvelles franz_von_stuck_-_sisyphus-214x300

 

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Il n’ a pas crié tout de suite. Comme s’il avait déjà tout compris. Mais c’est sans doute juste une coïncidence. Ouais. Ça peut être que ça, pas vrai ?

 

5

 

Peur. Le mot, c’est peur. Pas terreur, hein ? Pas le truc qui te paralyse. Il ne sait pas pourquoi, mais il a peur. Une appréhension. Mal faire, mal parler. Alors, il ne fait rien. Il ne dis rien. Sauf quand on lui indique quoi faire. Quoi dire. En attendant, il observe et il pense. Il apprend.

 

 

10

 

Ennui. Altérité. Différence. Le moment où il se rend compte que tout ce qu’on lui a enseigné, tout ce qu’il a appris, dans le monde « réel », ne sert à rien. Le mot « escroquerie » au bord des lèvres. Injustice ? Peut-être pas. Solitude ? Sûrement.

 

 

15

 

Il comprend pas tout ce qui se passe. Le décalage semble s’accentuer. Là où la plupart découvre la Vie, il est fasciné par la Mort. Encore ce sentiment de s’être fait avoir. Il réfléchit. Amène les bonnes réponses à de mauvaises questions. Il apprendra plus tard qu’il est plus difficile de s’interroger correctement que de s’apporter des solutions. Que le chemin est plus important que la destination.

 

 

20

 

Arrogance. Certitude d’avoir raison. Une certaine forme de haine. Mal digérée, la haine, mal contrôlée. Comme un flingue chargé et trop lourd, dont le canon revient sans cesse entre ses deux yeux. Plus tard, il comprendra qu’il y avait plus simple que chercher à se servir du flingue. Il suffit de le poser au sol. Bonnes réponses, mauvaises questions, encore.

 

 

25

 

Il n’en finit plus de ne pas comprendre ce qui reste au bord de l’évidence. C’est là, mais il ne le voit pas. Alors il tourne en rond en attendant de trouver ce qu’il ignore chercher. Des couloirs s’éclairent, mais il ne sait pas par où commencer. Des réponses arrivent, encore, mais cette fois, aux bonnes questions. Il ignore juste quelles sont ces questions. En attendant, il saigne. Il paie le prix.

 

 

30

 

Il tourne en rond depuis trop longtemps pour ne pas avoir les pieds en sang. Il est prêt à abandonner, même s’il s’en défend. Il n’a plus peur. C’est parce qu’il croit avoir enfin tout compris. Il a tord, comme souvent. Mais il commence enfin à percevoir les seules choses qui sont toujours vraies. Et il comprend que s’il n’a pas fini de chuter, quelque part, il y a un endroit où il pourra se reposer.

 

35

 

Dans l’ordre. Fatalisme. Peur. Ennui. Incompréhension. Arrogance. Douleur.

Les ennemis sont identifiés.

Le combat continue.

Torturé

28 septembre 2012

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Il dit : « Surtout, SURTOUT, ferme-là. »

Il se met une cigarette entre les lèvres et l’allume de sa main libre.

« En même temps, avec ce truc dans la bouche, tu dois pas pouvoir dire grand chose », il dit.

Il dit : « Essaie, pour voir ».

J’ai peur. Je sens de grosses gouttes couler sur ma nuque, sur mes tempes.

Je dis rien.

« ESSAIE ! »

Ça, il le dit pas, il le crie.

Alors je sursaute.

Les liens s’enfoncent dans la peau de mes poignets, loin, là-bas, dans mon dos.

Je crois que des larmes s’approchent de mes joues.

J’ai très mal à la poitrine, mais la douleur commence à refluer.

Il sourit.

Alors j’essaie.

« … è euh ou ouhez gh yiheuh ? … », je dis.

Il rit, sa cigarette calée entre ses dents. Jaunes, les dents.

Mon dos me fait mal.

Ça fait trop longtemps que je suis assis.

Ça fait trop longtemps que je suis attaché à cette chaise.

Ça fait des jours, des nuits entières, en fait. Plusieurs semaines.

Il dit : « Bon, fini de se marrer. »

Alors il tire.

Éclair rouge. Tonnerre. Orage dans ma tête.

Douleur.

Un courant d’air caresse des parties de mon anatomie qui ne sont pas sensées connaître l’atmosphère.

C’est pas désagréable.

Il me regarde. Sourire, dents jaunes, cigarette. Attentif.

Amusé.

J’ai toujours le goût du métal froid dans la bouche, mais il a retiré le canon du pistolet.

Je crache du sang. Beaucoup.

J’entends un bruit dégoutant de canalisation engorgée qui goutte sur du bitume.

J’ai la migraine.

Je sens les os de mon crâne se reconstituer, se reformer.

Je sens le bouillonnement de ma cervelle qui repousse.

Les nerfs se reconnectent, ça fait un mal de chien.

Il dit : « Maintenant, tu vas me parler. T’as le droit. »

Je suis toujours attaché.

J’essaie de bouger, mais je n’y arrive pas.

Il dit : « Tu vas me dire ce que je veux savoir. Tu as des frères, des sœurs. »

J’ai mal partout.

Ça fait des semaines qu’il me tue plusieurs fois par nuit. J’en ai assez.

Il dit : « Tu vas me dire où je peux les trouver, et ensuite, je te tuerai proprement, définitivement. Vite. Avec le moins de douleur possible. »

Je le regarde.

Je ne sais pas si j’ai l’air haineux ou suppliant.

Sans doute les deux.

Je baisse la tête.

Je regarde pour la millième fois ce pentacle dessiné au sol, autour de la chaise. Avec le sang de mon « père ».

Tiens, un peu de cendre de cigarette est tombé dessus. A effacé les contours du cercle extérieur.

Je sens le sang recommencer à circuler dans mon corps.

Je sens mon cœur battre pour la première fois depuis des semaines, depuis qu’il m’a attrapé, ligoté, depuis qu’il me torture.

Je sens mon cœur expulser le pieux, lentement.

Il dit : « Alors ? »

Je me concentre.

Je sens le pieux prêt à tomber, quand je le déciderai.

Je lève les yeux vers lui.

Je sens mes canines redevenir pointues. Je sens le pouvoir du sang qui revient en moi.

Je sens la soif dans ma gorge.

Alors, je souris.

Le passager, rêverie à partir d’une chanson d’Iggy Pop

14 août 2012

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Je suis un passager.

Les roues arrachent le bitume,

Les lumières de la ville éclaboussent la vitre.

Je regarde les trottoirs qui mènent les passants nulle part.

 

Je suis un passager.

La voiture se conduit toute seule,

Elle ne va nulle part non plus.

Elle roule car elle ne sait faire que ça.

 

Je suis un passager.

J’écoute les nouvelles à la radio,

La carrosserie est mon armure.

Dehors attire et repousse.

 

Je suis un passager.

Le moteur est un bruit blanc.

Tous mes bagages sont sur le siège arrière.

Je ne sais plus ce qu’il y a dans le coffre.

 

Je suis un passager,

Je peux baisser la vitre,

Sourire aux inconnus,

Je peux aussi m’assoupir.

 

Je suis un passager.

Parfois, il y a des feux rouges.

Je ne descends pas, la portière est bloquée.

Elle l’est ?

 

Je suis un passager.

Aux arrêts, j’observe les autres passagers.

J’observe les autres voitures.

Parfois des regards se croisent.

 

Je suis un passager.

Je voudrais monter dans une autre bagnole, mais il y a déjà un passager dedans.

Les images défilent à la fenêtre,

Mais je n’en fais pas partie.

 

Je suis un passager,

La ceinture bien accrochée.

Parfois nous roulons de concert,

Sur la même route.

 

Je suis un passager.

Quand la nuit tombe,

Je ne vois plus que ma propre route,

Enchainée par les phares.

 

Je suis un passager.

Je peux regarder les étoiles.

Je peux me noyer dans les néons.

Je peux m’enivrer, si je veux.

 

Je suis un passager.

Tout le monde en est un.

Nous croyons changer, mais c’est juste le véhicule qui change.

Nous attendons juste le crash ultime.

Cité : Noir.

3 juin 2012

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Y a des matins, t’as pas envie d’aller bosser. Moi, c’est un peu comme ça tous les jours. Je suis flic. J’ai pas eu le choix. Les rêveurs m’ont imaginé flic, alors, je suis flic. Dans la Cité d’Obéron, on choisit pas. Ça doit être ce que ces connards de dormeurs appellent le destin. Saloperie.

Je sais pas, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été ce mélange de Bogart dans les vieux films et de Sipowicz dans NYPD Blues. Je suis le bon flic désabusé et alcoolique. Je suis pas le seul.

Donc ce matin, pas envie. Gueule de bois de la veille. Comme d’hab. Les rêves ne rêvent pas, et c’est bien dommage. Par contre il peuvent s’imaginer en train d’envoyer les rêveurs croupir dans une bonne vieille cellule à l’ancienne. Du donjon bien moyen-âgeux, avec un type en combi de cuir et fouet en option.

Mais faut pas y toucher, aux rêveurs. Et puis, faut pas faire gaffe à ce que je dis. Je le sais bien, que les rêveurs sont ceux qui nous font, littéralement, exister, nous autres les rêves. C’est juste que je suis pas du matin.

Première étape, la machine à café du commissariat. Un serré, allongé au Jack. Allez, c’est parti.

Détour par les cellules pour voir les arrestations de la nuits. Les putes habituelles. Une mutante martienne aux trois nichons, une prêtresse d’Aphrodite au chômage (paraît qu’elle tapine, elle aussi, dans le secteur du Marché), une Blanche-Neige défoncée aux larmes d’ange nées des rêves humides d’amateurs de hentaï et de cosplay.

Mon vieux pote Nessos aussi. Là, il cuve. C’est un centaure obsédé sexuel, je veux même pas savoir ce qu’il a encore fait pour se retrouver là. Rien que d’imaginer, j’ai le bide qui proteste et le café qui fait la gueule.

Un ange aussi. Triste, aux plumes froissées et à la gueule grisâtre. Sans doute un dealer de larmes. Pauvre type.

Ensuite, réunion matinale avec mon coéquipier. Foster, un petit gars idéaliste. Normal. Il fallait, évidemment, que les rêveurs calent un jeune gars idéaliste avec un vieux connard désabusé dans mon genre. Parfois, pour des types qui vivent dans le monde des rêves, je trouve qu’on a finalement peu de surprises. Les rêveurs manquent d’imagination, de nos jours.

Foster m’annonce que Puck, le vieux connard qu’on a coincé la veille, à avoué au proc dans la nuit le vol pour lequel on l’a chopé. Bien. Ça, c’est fait. Moins je le vois, Puck, mieux je me porte. Relisez Shakespeare, vous comprendrez. De toute façon, il a des relations du genre très haut placées. On devrait pas tarder à le revoir.

Le commissaire Lancelot nous appelle. Il a un truc pour nous. Un somnicide. La scientifique est déjà sur place. Il nous tend le dossier.

Merde. Une princesse. Du genre vierge et pure, dans une tour du quartier bourge. J’aime pas ça. Ça sent la connasse disneyienne. J’en ai connu des princesses, par le passé, faites moi confiance, elles étaient pas toutes vierges et pures. Non, non, non. Apparemment, elle a été bien charcutée, la pauvresse. C’est sale. Doit y avoir du cauchemar dans le coup.

Des bourges, des cauchemars… ça pue. Je le savais bien, que ça allait pas être une bonne journée.

Lettre ouverte à un personnage de nouvelle

18 avril 2012

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Tu sais quoi ? Tu m’emmerdes. Quelque chose de bien. J’ai pas encore écrit une seule ligne de la nouvelle dont tu es le héros (« héros » ! Laisse-moi rire, si tu savais ce que je te réserve…), dont tu es le personnage principal, donc, et déjà, je peux pas te piffrer.

C’est peut-être ça, le problème. Pour cette histoire, j’ai besoin d’un perso assez pathétique. Je dirais même que j’avais besoin, au départ, quand l’idée générale m’est venue, que tu sois antipathique. Je sais pas. Du coup, même si j’ai changé mon fusil d’épaule depuis, j’ai pas spécialement envie de me pencher sur ton cas. L’esquisse de base, bien qu’invisible, reste trop négative. Je suppose qu’elle me renvoie à une personne que j’étais il y a quelques mois, voire années, et que ça me gonfle de ressasser ces vieilles merdes.

Déjà, ça part mal, je sais pas comment te nommer. C’est important, un nom. Ça donne des indications. C’est une piste (qui peut-s’avérer fausse, d’ailleurs) pour le lecteur. Mais toi, je sais pas, tout les noms que je te trouve sonnent… faux. Joshua, Al, non, c’est pas toi.

Que mes personnages me fassent chier, c’est bon, j’en ai pris l’habitude. Merde, je crois même que je sais que je suis sur la bonne voie quand vous commencer à pas vouloir faire ce dont j’ai besoin pour continuer mon histoire. Ça veut dire que vous accéder à une certaine « réalité », que vous existez un peu en dehors de mon seul cerveau. Ça veut dire que je peux plus vous forcer à rien qui soit en désaccord avec ce que vous êtes. Ça veut dire que vous commencez à être des personnages avec une certaine épaisseur. Mais ça, en général, je le découvre (je vous découvre) au fur et à mesure de l’écriture.

Mais toi, non. Toi, il faut que d’emblée, avant même la première ligne, le premier mot, que tu te refuses à ma plume.

Pourtant, je sais déjà tout de toi.

Enfin, je sais ce qui devrait suffire à commencer à te raconter.

J’ai des pages entière de notes, il y a même des trucs là-dedans qui ne seront peut-être pas dans la nouvelle.

Je sais bien que c’est ma faute.

Je t’ai peut-être imaginé trop… désagréable. Et cette impression reste gravée dans mon esprit, quand bien même je voudrais te rendre plus… aimable. Il faut bien que le lecteur s’identifie un minimum.

C’est ça.

Je crois voir mon erreur.

Je t’ai peint en noir et blanc, et j’ai oublié les nuances de gris.

Erreur de débutant.

Mais je suis un éternel débutant.

Excuse-moi pour ce mouvement d’humeur. C’est pas contre toi.

J’y retourne. Mettre quelques nuances de gris.

Et peut-être même quelques couleurs, qui sait ?

7 péchés capitaux

28 janvier 2012

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Orgueil.
« Putain ! Regardez-moi cette bande de cons… Ce troupeau pathétique de moutons qu’on mène à l’abattoir. C’est vraiment un ramassis d’abrutis… Moi, j’ai tout compris. Moi, je sais. Pourquoi on ne m’écoute pas ? Moi j’ai les réponses. C’est juste que l’humanité est méprisable. J’ai l’impression qu’il n’y a que moi qui le sais et qui en fais un minimum pour que ça change. Je commence par me changer moi-même. Pour être moins méprisable. Je suis un exemple, bordel ! Mais vous ne voyez rien, n’entendez rien… Bande de cons. »

Avarice.
« Oui ! Je l’ai, ça y est ! Je l’ai ! Il est classe ce smartphone… Bon, j’en ai pas une utilité flagrante, il fait pas grand chose de plus que mon vieil iPhone3. Mais je l’ai ! Il est enfin à moi… Il faut que je fasse gaffe à bien planquer l’iPhone, histoire que mon frère me le pique pas. Quand il a su que j’avais commandé le nouveau, il a osé me demander de le lui filer… Le con ! Il a qu’à s’en payer un lui-même ! Il est à moi, merde, il m’a couté assez cher… Je crois que je vais le planquer dans le placard avec le premier iPad. J’ai reçu le 2 il y a quelques temps. Je m’en sers pas des masses, d’ailleurs. Mais je l’ai.

Envie.
« C’est dégueulasse. Tu les a déjà vu en concert ? Pathétique. Aucune présence. On dirait des porte-manteaux de luxe pour jeans troués et T-shirts crasseux. Aucune classe. Musicalement, c’est pas mieux. D’accord, ils savent jouer. Mais y a aucune émotion dans leur merde. T’as entendu leur démo ? Merde en barre, son pourri, compos à chier. Des solos qui servent à rien, ils s’écoutent jouer. Vraiment, je comprends pas. Tu nous a vu jouer, nous, t’as écouté l’album ? C’est dingue… J’arrive pas à croire qu’ils aient décroché un contrat de trois albums. Ils ont vraiment du guano dans les oreilles, dans ce label. »

Colère.
« FERME TA PUTAIN DE GUEULE, CONNARD ! TU TE PRENDS POUR QUI, POUR QUOI ? POURQUOI TU ME PARLES, T’AS PAS D’AMIS ? JE SUIS PAS TON POTE, ENFOIRÉ, TU VAUX RIEN, DÉGAGE ! DÉGAGE AVANT QUE JE T’ÉCLATE LA GUEULE CONTRE UN MUR ! QUOI ? JE M’EN FOUS QUE TES ARGUMENTS TIENNENT LA ROUTE ! JE M’EN FOUS D’AVOIR TORT ! COMMENT TU OSES ME PARLER ! TU CROIS QUE TU VAUX MIEUX QUE MOI, C’EST ÇA ? RIEN À FOUTRE, CONNARD ! RIEN À FOUTRE ! FERME TA PUTAIN DE GUEULE AVANT QUE JE TE DÉFONCE ! SALE CON… »

Luxure.
« Bon, elle va se décider à dégager, la conasse ? Maintenant que je lui ai fait toutes les saloperies dont j’avais envie, je vois pas ce que je pourrais en tirer de plus. Quoi que je dirais pas nom à une petite pipe. Elle suce pas mal. Et je pourrais la forcer à avaler, cette fois-ci… putain, je rêve… Elle a l’air de vraiment croire que ça m’intéresse, ce qu’elle raconte. Allez, un petit effort. Simulons l’intérêt… J’ai bien envie de cette pipe, finalement. Qu’est-ce qu’elle peut raconter, comme conneries… Rhalala. Idiote. J’ai pas envie de t’écouter, parler, ça crée des liens, et il y a d’autres culs dehors qui n’attendent que ma queue. »

Gourmandise.
« Allez, encore un petit verre… C’est pas sérieux, mais je m’en fous. J’irais gerber tout à l’heure, au pire. Ça fera de la place pour la suite. Putain, que j’aime être bourré ! Allez, cul-sec… Je sens les bulles de la bière éclater et remonter dans la cavité nasale. J’adore ça. Encore un verre. Au point où j’en suis, ça peut plus me faire de mal. Enfin, pas plus que ce que ça m’en a déjà fait… Hé hé ! Putain, je suis bourré… Je kiffe… Chouette ! Le patron m’offre un shooter. Pas besoin de demander ce qu’il y a dedans, on s’en fout. À la tienne, camarade ! Pis sers-moi en donc un demi de plus ! Putain, je vais gerber… Pas grave, ça fera de la place pour la suite. »

Paresse.
« Pourquoi voudriez-vous que je me bouge ? Rien ne sert à rien. À quoi bon se bouger le cul ? Y a aucune chance que ça change quoi que ce soit. Et puis, je suis tellement fatigué… J’en ai marre d’essayer des trucs et d’échouer. Alors, j’essaie plus rien. Je fais de mal à personne. Je préfère rester peinard chez moi, devant la télé, avachi dans mon fauteuil, à bouffer des chips. J’ai encore raté un rendez-vous à Pôle-Emploi, mais j’en ai rien à battre. Pourquoi est-ce qu’on me fout pas la paix. C’est vrai, quoi, je fais pas de mal… Mais non, il faut toujours qu’on vienne m’emmerder. Foutez-moi la paix. »

Clope sur clope

5 décembre 2011

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Il fume clope sur clope sur clope sur clope sur clope. Il ne les finit même plus, à présent. Le cendrier est rempli de mégots difformes, on pourrait récupérer assez de tabac dans trois d’entre eux pour en faire une nouvelle. Mais il en rallume toujours une dans les minutes qui suivent la mort de la précédente.

Comme d’hab’, les questions. Il a pourtant les réponses, mais elles lui semblent contradictoires, se repoussant l’une l’autre comme des pôles identiques. Non, le problème doit donc venir des questions.

Encore une clope.

Ce qui était dans sa tête n’aurait jamais dû en sortir. Ça aurait sans doute fini par disparaître avec le vent. Mais c’est sorti. Il l’a rendu réel.

C’est un combat entre deux identités opposées, mais pas clairement différenciées. Deux visages protéiformes qui se volent mutuellement leur traits.

Encore une clope.

Il a agit. Pour une fois, sans réfléchir. Il en a tellement pas l’habitude que ça le met mal à l’aise. Il identifie mal les raisons de cet acte. S’il y en a. Il n’est pas certain de vouloir savoir. Il pense que ça pourrait ne pas lui plaire.

Tout va si lentement. Et si vite aussi, en un sens.

Encore une clope.

Il aurait envie d’écrire quelque chose sur le concept de Foi, mais il ne sait pas par où commencer. Certains parlent d’espoir, lui, le mot qui lui vient, c’est foi. Il a peur de plus être athée.

Il s’est sauvé lui-même, temporairement. Un autre acte impulsif. Des décibels pour faire fuir la Bête. Si seulement il pouvait être impulsif plus souvent. Mais quand ça lui arrive, c’est tellement rare que ça lui paraît hasardeux, bancal, dangereux. Parfois, ça l’est.

Encore une clope.

Est-ce que c’est trop tôt ? Mais ça pourrait durer indéfiniment… Qu’est-ce qu’il veut, au juste ?

Et puis… Et puis il se dit que finalement, ça n’a pas d’importance. Ça fait partie du deal. Il tâtonne, il cherche, il fouille. Et c’est quand il lâche prise que les choses intéressantes se passent. Intéressantes, pas forcément intelligentes.

Alors, il écrase sa clope, passe par un exercice d’écriture automatique pour se vidanger le crâne, et va se coucher.

Le Bois

14 novembre 2011

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Tout comme la Cité est le rêve collectif de toutes les villes du monde, porteuse de tous les fantasmes et terreurs urbains, le Bois est la version onirique de toutes les Forêts du globe. On y trouve aussi bien des clairières enchanteresses où le rêveur peut se reposer que d’impénétrables bosquets de ronces qui s’enfoncent loin sous les arbres noueux, au cœur des terreurs. Tout le monde, après tout, se perd parfois.

 

Le Bois sert de résidence à certains des rêves les plus anciens. Des sylvains y tiennent leur cour, les pixies insouciant s’y amusent. Des loups colossaux y attendent le voyageur apeuré, des ents dévoyés y meurtrissent les chairs.

 

Le Vieil Homme Arbre, à jamais immobile, attends ceux qui sauront le trouver, et payer le prix de la connaissance qu’il porte au sein de sa sève antique.

 

On dit que l’Essence personnelle de chaque rêveur, de chaque être repose dans une clairière perdue, bien cachée, enfouie derrière les ronces et les arbres millénaires, où la lune et le soleil ne sont que des souvenir dans l’obscurité créée par des branches agressives qu’on croirait douées de vie.

 

Plus on s’enfonce dans le Bois, plus la progression se fait ardue. Le bois ne vous aide pas à trouver ce que vous êtes venu y chercher (même si vous l’ignorez, vous êtes venu y chercher quelque chose. Sans doute vous-même).

Le Bois ne vous veut pas de mal. S’il vous perd, c’est que vous étiez déjà perdus en y entrant. Le Bois sait que vous retrouverez votre chemin au moment où vous croirez être irrémédiablement égaré. S’il vous offre un rayon de soleil au bord d’un ruisseau, bercé par les chants des oiseaux, c’est que vous avez juste besoin d’allonger votre âme dans l’herbe, en attendant de trouver quelque part en vous-même ce lieu qui y ressemble.

 

En attendant, quand vous irez dans le Bois, n’ayez pas peur. Chaque griffure des branches, chaque racine qui vous fait trébucher, est le signe que la récompense est à venir. Une nuit, après avoir traversé un océan de ronce dans l’obscurité, vous arriverez, en sang, épuisé et perclus de douleurs dans une clairière que nul ne peut trouver, votre clairière. En son centre il y aura les réponses aux questions que vous ignoriez vous poser.

Vous vous effondrerez, et pour la première fois de votre vie, vous dormirez en sachant que le Bois ne vous fera plus jamais aucun mal, à moins que vous ne perdiez à nouveau le chemin de votre clairière.

Mais ça, c’est votre affaire.

Fièvre et tempête

19 septembre 2011

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La fièvre l’avait emmené plus loin qu’il ne l’aurait cru.

En des temps et des lieux révolus ou non encore existant, dans des cryptes oubliés de son âme, dans des aspirations non assumées.

Il se souvenait de tout, mais la loupe avait un défaut, amplifiant le détail, occultant l’essentiel.


Les démons revenaient, aussi.

Des voix à son oreille murmuraient des culs-de-sac, lui promettaient des aubes d’après la pluie, à l’atmosphère fraiche et enivrante, alors que la tempête était loin d’être terminée. Le beau temps reviendrait, mais le démon mentait. Pas encore. Pas tout de suite.

Le diable sur son épaule droite lui présentait des scènes non-vécues, des futurs impossibles, des passés idéalisés.

Sur l’épaule gauche, le néant s’infiltrait dans ce cerveau bouillant, rappelait les blessures, promettait la douleur, proposait l’inévitable, ou le présentait comme tel.


Les draps étaient trempés, la sueur portait en elle l’odeur du combat de ce corps exténué, de cet esprit à terre. De ce combat gagné.

Une bataille.

La guerre, encore.

Les nuages s’écartaient. Les questions restaient posées, mais le besoin de réponse se faisait moins impérieux.


Un cerveau se réveillait enfin, apte à la suite.

Le corps renâclait encore un peu. Le combat encore faisait rage.

Mais les armes émoussées retrouvaient leur tranchant.

W.

10 septembre 2011

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Encore un vieux truc que je ne me souvenais même plus avoir écrit avant de tomber dessus à l’arrière d’un cours de Littérature comparée (je sais, c’est pas bien…) Retravaillé un poil ce soir, et posté dans la foulée, c’est un peu maladroit, mais j’aime bien le thème quand même.

Il regarde la Terre de son œil unique, et il contemple une étrangère.

Trop de choses ont changé, ce n’est plus sa Terre. Il sais pourtant que son devoir sera de la défendre une dernière fois et d’y perdre sa trop longue vie.

Il est seul, à présent, ils sont tous partis. Tous.

L’ennui.

Lui seul reste dans son majestueux palais désormais bien vide et poussiéreux. Prêt à tomber en ruine quand il en partira. Un palais désormais rempli seulement par le vol des corbeaux, souvenirs bruissant dans un battement d’ailes, réminiscences d’un temps passé où sa cour de guerrier faisait résonner les halls et les couloirs de chants paillards et d’invectives festives. De défis et de disputes, d’exclamations avinées et de bruyants exploits contés pour la millième fois.

Tous, ils sont partis.


Il se souvient encore du départ de son fils, le brutal, le fier, l’impétueux, un matin d’hiver.

Son fils aussi regagna cette Terre étrange qui ne voulait plus d’eux.

Il se rappelle les temples en flammes de cet étrange dieu crucifié, qui lui rappelait tant son autre fils, Baldr, le lumineux, le beau, le doux.

Des siècle de haine coulant dans les veines de cet autre fils empli de violence, le tonnerre dans la voix, les éclairs dans les yeux.

Il se rappelle les pillages qu’il observait de ce palais, de ces guerres et de ces massacres sans buts. Il se rappelle le crime impardonnable commandé par cette haine, résumé en deux lettre jumelles sur un uniforme. SS.


Il se souvient aussi du fier combattant, le gardien du pont menant à l’entrée de sa forteresse.

Des siècles d’attente. Plus personne ne venait.

La folie.

Le saut dans le vide sous le soleil couchant, éclairé par l’arc-en-ciel.

La chute fut longue, mais son esprit était déjà tombé depuis longtemps bien plus bas.


Il se souvient des anges de la guerre, les vierges sacrées, à présent prises au piège de trop de batailles, tombant une à une sous le feu d’armes qu’elles ne comprenaient pas.

La plus belle d’entre elle, la meilleures, la dernière, était tombée loin à l’est, sous un feu gluant et nauséabond tombant du ciel.


Il se souvient aussi de son armée de héros qui, fatigués d’attendre, s’étaient éparpillés sur la surface de cette planète pour y mourir une seconde fois, en lâches. Certains s’étaient suicidé, d’autre étaient tombés dans l’alcool ou la drogue.

Cette Terre-là n’avait pas besoin d’eux.


Mais lui, il attend toujours.

Les corbeaux s’assurent qu’il n’oublie pas, qu’il pense encore à ce qu’il a à faire.


Ils lui ont murmuré à son oreille sans âge que même le petit peuple était parti, décimé par un monde qui ne croyait plus en eux.

Pourtant, lui, il attend.

Il était le plus grand d’entre eux, il était leur roi.

Il ne règne plus que sur des couloirs vides.

Il pense à ses ennemis, qui n’ont pas pris les formes auxquelles il s’attendait.

Rien ne s’est passé comme il était écrit.


Il se souvient de ce mot ancien, devenu avec le temps synonyme de délivrance.

Ragnarok.


Et il attend.

Wendigo

30 août 2011

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J’étais persuadé d’avoir posté de texte ici il y a déjà plusieurs mois, mais je viens de me rendre compte qu’en fait non. Comme je l’aime beaucoup, le voici.

 

 

« Celui qui vénère Râ ne peut qu’être fasciné par Apophis ».

Ian Tombstone, Le Manifeste des Intouchables, 1981.


Confusion. Synesthésie involontaire, désagréable. Douloureuse. C’est un feu glacial qui court dans mes veines, un sommeil conscient qui alourdit mon âme et caresse mes nerfs. Plus vivant que jamais, plus mort que d’habitude. C’est un état subtil, un sentiment amer, une impression obscure, qui se définissent d’abord par ce qu’il ne sont pas. Sevrage. Vide. Absence.


Il existe un froid plus intense que tout ce que le climat peut imposer au corps. Une couche de givre électrique et tenace qui paralyse les neurones, court-circuite les synapses, rend l’âme bleue et vide. Ce n’est pas la solitude. La solitude, ce n’est qu’un aspect de ce néant primordial et innomé, ce sentiment premier qui règne sur l’humanité de façon aussi certaine et absolue que peuvent le faire l’Espoir, le Désir, la Foi et toute leur famille. C’est le grand frère bâtard, mis au ban de la famille, qui poussent les hommes à vivre et à mourir tout autant que les autres, mais qui fonctionne en négatif, qui se définit par l’absence dans un esprit de tout le reste. C’est cet état que vous connaissez bien, quand vous êtes trop fatigué pour même considérer le suicide comme une option éventuelle. Ça vous demanderait trop d’effort.


C’est l’absence d’Espoir et de Désespoir, d’Amour ou de Haine, de Désir ou d’Ascèse, de Foi ou de Sacrilège. C’est la Paresse ultime, l’Absence de tout, le Gel de l’âme.


J’étais pris dans un tel blizzard. J’ai toujours eu une certaine tendance masochiste consistant à me laisser engourdir par la tempête, la tentation de disparaitre dans une bourrasque tout en restant immobile, mais ça ne marche pas comme ça. J’ai beau considérer l’Absence comme le Mal ultime, j’ai beau affirmer préférer que des calamités s’abattent sur moi plutôt que rien du tout, ce Rien m’attire et me fascine. C’est mon plus cher ennemi, ma Némésis ultime, mon désert de glace. Et j’avais tellement froid.


Peu importe la durée de l’hiver, tant que l’été revient.


« Elle » fut moins qu’un été, mais bien plus qu’une flamme. « Elle » fut de ces brasiers dont on fait les bûchers, une tornade inattendue de flammèches innombrables, un torrent de lave en fusion. J’avais eu tellement froid… Quand on a tant subi l’air glacé et tranchant, on ne redoute plus les brûlures. Voire, on les désire, on va à leur devant comme on va au combat, on les étreint, on les embrasse, on les aime. On s’en nourrit, on s’en repait, on se couche sur les braises pour en recevoir les baiser et les caresses. Aujourd’hui, ces brûlures sont tout ce qu’il me reste pour lutter contre l‘air glacé.


Corps contre corps, esprit contre esprit, âme contre âme.

Feu contre feu.


C’est une vieille histoire. Les feux les plus ardents sont ceux qui s’éteignent le plus rapidement. Aujourd’hui, il n’en reste que des braises. Et les cloques cramoisies des brûlures. Mais, au moins, j’ai eu chaud.


J’aimerais, par moment, rallumer ce feu, si je le peux encore. Mais serait-ce souhaitable ? Je n’en sais rien. Vraiment. J’ai moi-même choisi, voyant le feu mourir, de laisser les cendres recouvrir les braises, de laisser les flammes disparaitre dans le vent. C’est mieux ainsi. Nul ne peux de lui-même ni raviver, ni éteindre ce genre de feu. Il vaut mieux les regarder mourir, se frotter les blessures, en être fier et heureux, et verser une larme sur ce qui aurait-pu être.


Mais il m’arrive, parfois, quand le froid me saisit, quand le noir glacé de ma chambre hurle contre « son » absence, quand le rien polaire à mes côtés pleure « sa » chaude présence enfuie, quand la neige se remet à tomber, il m’arrive, disais-je, de rêver que le vent se lève, balayent les cendres et ravive les braises.


Et ensuite, j’ai froid.

Encore un pas

26 août 2011

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Le soleil lui tombe sur les épaules comme le sommeil sur les paupières des amants épuisés. La soif le brûle, les cendres emplissent sa gorge. Le sable brulant et les cailloux s’insinuent partout, de ses chaussures usées à ses ongles cassés. Ses pieds sont en sang.

Mais il continue à avancer, malgré la fatigue et la douleur..

S’arrêter, c’est mourir.

Ses articulation lui font un mal de chien. Chaque pas lui coute mille coups de poignard dans les rotules.

Ses larmes sèchent presque instantanément. De toute façon, elles sont trop salées pour être bues.

Son chemin avait été long à travers le désert hostile, il est perdu, il le sait, mais peu importe.

Il faut continuer à avancer.

 

Les oasis et les mirages s’étaient succédé.

Il avait inutilement fait s’évaporer des forces et une énergie précieuse en courant vers des arbres à l’ombre illusoire, des ruisseaux asséchés, des sources taries.

Dans les rares oasis qu’il avait trouvé sur sa route, ses muscles endoloris avaient été massés, sa gorge incandescente apaisée, ses plaies bandées.

Il s’était abandonné dans le courant d’un oued, dans des bras aimants, dans des destinations qui n’étaient pas la sienne.

Toujours, volontairement ou non, il avait dû repartir.

 

Parfois, rarement, il pleuvait. Le temps d’un battement de cils. Alors, il s’allongeait sur le sable et se laissait tout entier submerger par ce bonheur éphémère.

Il sentait le sol autour de lui se gorger d’eau, il voulait s’y fondre, ne faire qu’un avec le liquide. Mais c’était un piège. Il le savait.

Alors, il se remettait debout et reprenait son interminable marche.

 

Il marche.

Encore un pas.

Puis un autre.

Ne pas s’arrêter.

Surtout pas.

Les vautours tournent au dessus de lui, dans le soleil aveuglant, dans l’air sec et coupant.

Mais il marche.

 

Ça fait longtemps qu’il n’avait pas croisé de mirage.

Il en vient presque à les regretter.

Son esprit, tout aussi harassé que son corps, veut du changement.

Autre chose que le bleu oppressant du ciel, que le jaune fade des dunes.

Mais il sait qu’il se ment à lui même.

Il ne peut plus se permettre de se tromper de route.

Même s’il ne sait pas où il va, il a appris à repérer certains des chemins traitres, certaines des illusions attirantes et mortelles.

 

Il marche.

Ne pas s’arrêter.

Continuer.

Laisser la rage remplacer la volonté, s’il le faut.

Encore un pas.

Un caillou de plus pour lui lacérer la plante des pied.

Les tendons à vif.

Marcher.

Encore un pas.

 

Serrer les poings à en saigner.

Serrer les dents, garder la tête haute.

Pleurer pour supporter la douleur.

Tant qu’il a mal, il sait qu’il est vivant.

Apte à se battre.

Capable de continuer à marcher.

Les pieds dans la poussière, mais le regard sur l’horizon.

Les larmes aux yeux, mais les poings serrés.

Encore un pas.

Encore un pas.

Encore un pas.

Cryptopornographie

21 août 2011

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Il ne fait plus grand chose.

Chaque jour ressemble au précédent. Il n’est plus qu’une feuille de papier au texte illisible que le vent a emporté. Il se prend dans les branches qui le déchirent, il subit la pluie, il est souillé de boue et d’encre noire.

S’il se lève le matin, c’est parce que le sommeil terminé fait place à des méditations morbides que seul le café peut canaliser.

Sinon, il resterait couché.

Les rêves sont douloureux quand l’éveil survient.

Il n’est plus très sûr de penser correctement. Ses agissements le surprennent parfois. Il ne comprend pas tout.

Il est fatigué en permanence. Il se nourrit mal, alors l’énergie lui fait défaut.

Il boit trop.

Il prend des décisions, commence à y travailler, puis abandonne sans s’en rendre compte.

Il se connait trop peu, mais suffisamment pour savoir que les sentiments qu’il ressent sont factices. Il voudrait aimer mais se l’interdit, pour des raisons bonnes et mauvaises. Il s’est piégé lui-même. Effet larsen, le passé récent défonce la porte. Mais ce n’est qu’une tentation mortifère de plus. Il ne veut pas se faire avoir.

Il s’en veut.

Il s’en veut de s’en vouloir.

Il tient le coup.

Pour l’instant.

Il s’est rasé le crâne, ce matin. Ça a quelque chose à voir avec l’idée de pénitence.

Mais il ne sait pas de quoi il se punit.

Ou alors, c’est un complexe du Christ.

Il télécharge beaucoup de porno, en ce moment. Une addiction chasse l’autre.

La clope lui file la gerbe, mais il reste à deux paquets par jour.

Il écoute en boucle Janis Joplin, en ce moment.

Il a mal au bide.

Il n’ose plus demander.

Il n’ose plus appeler.

Il a mal, comme tout le monde.

Il est unique, comme tout le monde.

Il attends.

Encore une semaine.

Tenir une semaine.

Et il demandera.

Dans l’oeil du cyclone

13 août 2011

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Au centre du cyclone, au cœur de son œil, il n’y a plus de vent.


Les vents de la confusion rugissent. Rien n’est sûr, rien n’est garanti.

Tout est mouvant, en devenir, tout se construit puis pourrit.

La voix d’une femme m’enjoint de ne pas confondre bonheur et plaisir.

Le corps d’une autre échappe à mes doigts mais s’accroche à ma testostérone.

Des bonheurs qui s’imposent, des joies qui m’insupportent.

Une infinité de « moi » potentiels se disputent les uns les autres le droit d’exister.

Rien n’est réel. Tout est vrai.


Une ballade irlandaise résonne. La voix porte en elle mille ans de solitude. La guitare est désaccordée et le violoniste n’est pas très juste, mais qu’importe ?


Des corps tatoués. Des besoins impérieux. Des jeux interdits. Des regrets. Des larmes. Des râles de plaisir. Une femme aux milles visages.


Le signe de Caïn sur son front, es-tu sûr de l’avoir vu ? Parfois, on se trompe. L’erreur est humaine, indispensable, douloureuse.


Gâche tout, gamin, gâche tout et soit en fier. Porte ça comme un drapeau à la gloire de la Grande Inutilité Métaphysique de nos Êtres.


Dans l’œil du cyclone, les images et les sons se déforment. On entends des odeurs, on touche la saveur du café. On goûte l’image des amants enfuis.


Tout arrêter. Recommencer. Reboot. Nettoyage du disque.


Une maison à la campagne se prélasse au soleil comme un lézard géant. Un jardin sauvage descend de la terrasse jusqu’au bord d’un ruisseau. Je lis au soleil, allongé dans un hamac, une canette pas bien loin. Le vent emporte tout.


Quel but ? Avoir un but est arrogance.

Quel plan ? Avoir un plan est puéril.

Quel idéal ? Pour quoi faire ?

Quelle raison ? Il n’y en a pas.


JE trouve un sens. Il n’y a pas d’autre sens que celui que JE trouve. Encore faut-il savoir ce que JE veux en faire.


Et ça bouge, et ça rampe, et ça court. Partout, dans les rues sales comme dans les avenues chics, dans les maisons usées par la pollution, dans les placards, dans les temples.


Certains meurent. D’autres naissent. Certains sont juste en vie. Allez trouver un sens à tout ça !


Au centre de l’ouragan, les visages se succèdent et se mêlent.

Les futurs avortés s’envolent avec les débris de souvenirs perdus, d’histoires non-racontées.

Dans l’œil du cyclone, je ne sais plus rien.

Et c’est reposant.

Approbation

12 juillet 2011

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Je me souviens.


Premier jour de maternelle.

Personne ne m’avait dit.

Enfin, si, ma maman m’avait dit.

Si tu sais pas, tu fais comme les autres.

Mais je savais rien, moi !

J’ai jamais rien su…

Il fallait toujours bien être comme il faut.

Parfait.

Ne pas dépasser du rang.

Rester bien sage.

Ne pas se faire remarquer.

Même pas en bien.

C’était impoli.

Ça attirait les ennuis.

Pour vivre heureux, vivons cachés.

Il y a de bonnes et de mauvaises façons de faire les choses, et les grandes personnes savent déjà comment il faut procéder.

Pas la peine de chercher.

On te montre, tu fais.

Tu n’as pas à chercher comment faire mieux.

« Prenez vos crayons à papier »

Parce que tous les crayons ne servent pas à gribouiller sur du papier ?

Je ne savais pas.

J’ai sorti un stylo.

On s’est moqué de moi.

De mon ignorance.

Mais personne ne m’avait dit.

J’ai eu honte.

De mon ignorance.

De m’être déjà fait remarqué.

J’ai senti le rouge monter à mes joues.

Mon regard s’est baissé.

Incompréhension.

Je ne demandais pourtant qu’à plaire.

Qu’à être validé par mes pairs et l’institutrice.

Qui a dû placer dans ma main le crayon en bois pour pallier à ma complète incompréhension.

Qui n’a pas vu mon complet désarroi.


Il a fallu ensuite dessiner un paysage.

Un coup d’œil sur les travaux de mes condisciples m’apprend que leurs arbres semblent arborer un feuillage presque parfaitement sphérique.

Je trouve ça bizarre.

Ils sont pas ronds, les arbres, non ?

Ils sont pleins de feuilles ?

Il me semble qu’il faudrait les dessiner de façon plus…

Je ne connais pas encore le mot asymétrique.

Je ne connais pas encore le mot chaotique.

Mais je suis mal à l’aise .

Je me suis déjà fait remarquer une fois.

Une fois de trop.

C’est mal, de se faire remarquer.

J’ai peur.

Peut-être que c’est comme ça qu’il faut dessiner les arbres ?

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai peur de demander.

Je me ferais encore remarquer.

Alors je prends mon crayon, et je commence à dessiner des arbres aux troncs rectilignes et aux feuillages ronds.

On dirait des sucettes ou des hochets.

Mais dans cette salle de classe, ce sont des arbres.


J’ai dessiné des arbres au feuillage sphérique pendant au moins cinq ans.

Je n’ai aucune idée de ce qui m’a décidé à briser cette loi.

Ce fut la première d’une longue série.

J’ai appris à me méfier des « grandes personnes ».

J’ai appris à penser par moi-même.

Mais…

Je dois reconnaître…


Mais je suis loin de m’être débarrassé de cette terreur de ne pas être… disons… approuvé.

Proie

6 juillet 2011

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Ceci est un texte un peu ancien sur lequel je suis retombé en faisant le ménage dans mon ordi. L’idée était d’écrire une histoire en utilisant uniquement des phrases d’un seul mot. J’ai piqué l’idée à Richard Christian Matheson, qui a utilisé ce procédé dans une nouvelle que je ne parviens pas à retrouver. Considérez ça comme une tentative oulipesque.

 

Proie
Par Krist Morningstar (2008)

Nuit.
Samedi.
Non.
Dimanche. Matin.
Night-club. Musique. Electro.
Odeurs. Sueur. Alcools.
Vacarme. Foule. Moi.
Partir. Sortir.
Rue. Fraîcheur.
Humidité. Buée.
Néons. Lampadaires. Vitrines.
Flashes.
Moi. Éblouie.
Flou.
Passants.
Hommes. Femmes. Adolescents.
Fatigue.
Ivresse.
Psychotropes.
Tituber.
Errer.
Rentrer.
Chemin ?
Frisson. Se retourner.
Passants.
Hommes. Femmes. Adolescents.
Téléphone. Appeler. Marc.
Répondeur.
Merde.
Marcher.
Clope. Briquet. Chaleur.
Fumer. Inhaler. Poumon. Brûlure.
Nausée.
Impasse. Mur. Appui.
Vomir.
Bile. Rhum. Quick.
Abdominaux. Douleur.
Nuque. Picotement.
Sursaut.
Homme.
Trentaine.
Costaud.
Sourire.
« Bonsoir »
Approche.
Vite. Trop.
Là.
Crier ?
Choquée. Muette.
Lui.
Odeurs. Sueur. Alcools.
Silence. Personne. Lui. Moi.
Lui. Lourd. Moi.
Mur.
Douleur.
Ventre.
Couteau…
Crier… Essayer…
Odeurs.
Sang. Fer.
Douleur.
Ventre.
Suffoquer.
Crier… Prier.
Lui. Lourd.
Sueur. Sang.
Couteau. Bouger.
Douleur.
Lui. Respiration. Haleine.
Vodka. Cigarette.
Sang.
Douleur…
Ventre…
Faible… Fatiguée…
Lui. Rire.
Couteau. Bouger.
Douleur.
Trop.
Lui. Lourd. Fort.
Moi.
Faible…
Tellement…
Faible…

Sweet Mary

1 mai 2011

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Je rêve de toi.


Je sais que TU n’es pas une bonne idée. Trop paumée, trop perdue, trop jolie pour moi.


Je rêve de toi.


Si parfaite… Je te revoie, ce jour-là… De bas en haut, comme si je me relevais enfin de ma position de victime. Des rangers noires, punkette idéale ! Des bas effilés, usés aguichants. La naissance d’une cuisse pleine de promesse… Une jupe trop courte pour être honnête. Un corset… Oh, ce corset ! Salope ! Comment poitrine pourrait-elle être si attirante, si désirable ? Ton visage, tes yeux, ton désespoir. Toi.


Je t’ai rêvé si souvent, dans tant de positions, dans tant de refus… Je t’ai tellement fait l’amour en rêve que mes muscles sont douloureux. Nous n’avons ensemble aucun avenir, aucun rêve à partager. Mais je te veux. Je te veux tellement que j’en ai mal à l’âme.


Perdue comme tu l’es, tu en es d’autant plus belle. Je ne te sauverai pas. J’ai déjà du mal à me sauver moi-même… Mais, putain de merde, je te veux. Je te désire. Je te convoite. Ne pas t’avoir est une souffrance. Ne pas t’avoir eu est encore pire.


Je crève de ne pas avoir senti la brulure de tes lèvres sur ma peau fatiguée, les coupure de tes mains sur mes désirs enfouis. Je meurs de ne pas connaître ton désir. Je veux te posséder, l’espace d’une seconde, d’un souffle, d’un rêve. Jamais je ne t’aimerais comme tu le voudrais, jamais tu ne me possèderas comme tu le désires.


Je sens nos corps absents, nos souffles emmêlés. Je sens tes mains avides, je sens ta tristesse, tes attentes. Je n’y répondrai pas. Je n’en suis pas capable. Je ne pourrai t’aimer que le temps d’une erreur.


Mais quelle belle erreur.


Je voudrais en commettre tellement, des erreurs comme toi. Je voudrais tant déboutonner ton chemisier, embrasser ta poitrine, passer ma main sous ta jupe, sentir la chaleur de ton désir ardent, attendre que tu veuilles, espérer que tu brûles.


J’ai tant rêvé de toi, que je ne peux même plus imaginer une nuit entre nous. Ce serait décevant, et pourtant… Et pourtant ! Ah ! Je te revoie, l’autre jour, attendant je ne sais quoi. Un baiser ? Une étreinte ? Ton décolleté parasitait tes paroles, j’en suis désolé ! Tu es tellement perdue… J’en aurais des scrupules, de me laisser aller. De me laisser aller à t’aimer, rien qu’une nuit, rien qu’un instant, rien qu’un souffle. Je ne peux te promettre plus. J’ai encore sur la langue le goût de la tienne, quand nous fautions ensemble, tellement trop pour nous le permettre, tellement peu pour en être satisfaits. C’était tellement agréable. C’était tellement idiot.


Je… Je … Je. Toi… J’ai l’odeur de ta peau dans les narines, même après tout ce temps. J’ai le goût de ta sueur sur la langue. Je crève de ne pas en avoir eu plus. Mais je sais que le mal que je peux te faire n’en vaux pas la peine. Je t’aime, mais pas comme tu voudrais. Je hais la testostérone. Je ne te veux pas de mal, mais c’est tout ce que j’ai à t’offrir…


Je ne t’aimerai pas comme tu le voudrais. Si tu me hais pour ça, j’en ferai un linceul.

 

Ce texte date déjà de quelques semaines, avant la création de ce blog, mais comme il m’a valu quelques félicitations par ailleurs, et que de plus son thème et son contenu trouvent un écho assez étrange à l’heure actuelle dans ma vie, pour d’autres raisons, que lors de sa composition (encore que…), je le reposte ici.

Prière à Ishtar

24 avril 2011

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Don Nihil Apsarà


Les larmes d’anges m’engourdissent entièrement… Je respire l’air comme un liquide… Mon lit m’appelle mais me répugne… J’ai envie d’autre chose.


Ses bras me manquent. Ses bras… À qui je pense, au juste ? Des bras me manquent. La chaleur d’un corps contre le mien. Je ressens l’appel de la chair, l’appel d’un souffle chaud contre ma peau. La solitude est présente et hurle trop fort pour permettre à Morphée de venir sereinement me murmurer à l’oreille une nuit paisible. Mes veines brûlent, demande à se consumer, demandent à bouillonner. Ma peau rêve de déchirures. Mon âme aspire à la dissolution dans celle de quelqu’un d’autre.


Parfois, l’âme et le corps deviennent interchangeables. Quand la solitude de l’un devient trop douloureuse, mon esprit se focalise sur celle de l’autre. L’appel d’une sueur étrangère se fait pressant, pour oublier celui d’une présence réconfortante. Le mythe de l’androgyne, Platon avait-il tort ? Je l’ai toujours cru, j’ai toujours trouvé ça trop naïf… Où es-tu, mon binôme, mon double ? Existes-tu, seulement ?


Ce soir, je veux y croire.


Mon appart est petit, encombré des restes de ma vie, empilés sur le sols, les tables, les étagères. Le lit est dans un coin, mais je le fuis ce soir. Je suis un photon égaré vers un placard. Enfin, d’habitude, c’est un placard. Ce soir, les larmes d’anges l’ont changé en suite présidentielle. La baie vitrée du 56ème étage donne sur les jardins suspendus du palais d’Obéron, éclairés par une armée de pixies noctambules. La Cité s’étend sous mon regard. La chaine stéréo diffuse une musique sombre et éthérée, comme si Dead Can Dance avait enregistré avec le chœur des Valar. La décoration est à mon image, juste assez bordélique pour que la chambre ait l’air vivante, des livres que je suis en train de lire sont posés sur de sobres tables basses en verre, des vêtements que j’ai portés sont abandonnés au pied du lit, simplement recouvert d’une couette froissée aux motifs japonisant.


Loin, là où il n’est pas de lieu en tant que tel, ailleurs que dans l’espace, avant le temps, Gaïa/Lilith/Breched/Cybèle/Amaterasu/Isis a entendu mon appel silencieux, ma supplique muette et inconsciente. Rhiannon/Atropos/Ève/Freyja/Kali/Coatlicue/Ishtar entend toujours tout.

 

Je crois que je m’endors.

Ou peux être pas.

Peu importe.


Elle s’appelle Allison. Ou peut-être pas. Peu importe. Elle a des mèches roses, j’adore ça. Dans la vraie vie, on ne se connait pas, on s’est juste croisé au hasard de fora internet, d’invitation facebook, ce genre. Mon rêve invente un prétexte. On ne s’est pas vu depuis nos cinq ans. Elle a déménagé en Nouvelle-Zélande à cette époque. Elle est venue exprès pour mon anniversaire, comme par hasard, elle a gardé contact avec une amie proche. La suite du 56ème étage se remplit d’amis. Je trouve qu’elle a des faux airs de Kate Moss. Nous nous isolons dans le dressing. Je lui fait l’amour comme on ouvre un cadeau inattendu, en prenant mon temps, juste parce que le déballage est plus important que la découverte du présent. L’acte est plus important que l’orgasme. Ma langue suit la ligne de ses côtes. Ses seins sont petits, ses jambes sont maigres mais musclées et me contraignent à des va-et-vient d’amplitudes modérée. Tout ceci est finalement très doux, empli d’une réelle sauvagerie, mais contenue dans les replis d’une tension contrôlée, canalisée, intense.

Dans les bras l’un de l’autre, allongé sur les vestes et les blousons éparpillés, à demi-nus, mon rêve nous impose le silence. Nous impose la réalité, l’éloignement géographique. Il me rappelle ce que ferait mon moi éveillé. Il la repousserait. Acquiescerait quant à la possibilité de nos deux âmes de pouvoir réellement s’accorder, s’aimer, ou du moins essayer. Ça se tente. Puis il trouverait une occasion de fuir, pour ne pas souffrir plus tard. Là, en l’occurrence ce serait les kilomètres. Elle serait bien forcée d’être d’accord. Il y aurait de la tristesse, quelques larmes peut-être. Puis il y aurait une dernière étreinte.


Un futur hypothétique hautement improbable s’éteint. La suite se vide de ma fête d’anniversaire. Les verres de punch et les canettes de bière disparaissent. Je me retourne dans mon sommeil. Ou alors, je le cherche encore en fixant le plafond. Je ne sais pas trop.


Elle s’appelle Marie. Ou peut-être pas. Peu importe. Nous avons couché ensemble la semaine dernière, après plusieurs mois, voire plusieurs années, à vaguement nous tourner autour en nous demandant si c’était réellement une bonne idée. Je pense que nous sommes tous les deux conscients de la capacité de nos deux esprits à se faire potentiellement du mal. À la fois trop semblables et trop différents pour que ce ne soit que du sexe, mais aussi pour que ça puisse marcher autrement, pourtant. Elle est là, je vois son visage, si beau dans l’extase, essoufflée, hors d’elle. Moi-même, je suis ailleurs. Je revis en rêve ce moment du passé récent, et pourtant, c’est à la fois identique et différent. J’ai la passion au bord des lèvres, j’ai la conscience d’une magnifique erreur qui me vrille le sang. J’ai la satisfaction de vivre, j’ai la douleur de l’impossible assouvissement d’en vouloir plus. J’ai le soulagement et le regret que ça arrive enfin qui transpirent par les pores de ma peau quand elle l’embrasse.

Je suis du genre à parfois préférer l’attente au résultat, le désir à l’assouvissement. Parfois, un fantasme devrait le rester. Pourtant, l’appel du corps de Marie se fait encore entendre, car une fois, mon esprit s’est dissout dans le sien, et cet oubli fut le seul moment d’apaisement que j’ai connu ces derniers mois. C’est sans doute dangereux. C’est sans doute stupide. C’est sans doute l’appel du vide. Ishtar se manifeste par tous les moyen qu’elle peut trouver.


J’étreins l’oreiller comme si c’était un corps. Mon dos a chassé la couette, et j’ai un frisson. Je me retourne encore.


Elle s’appelle… peu importe. Nous sommes autour d’un feu, dans une clairière, sous la lune. La lumière joue sur son corps nu et y dessine des arabesques compliquées qui accentuent la perfection de ses seins, l’intensité de son regard. Elle danse, frénétique, possédée. Le feu et elle semblent frère et sœur. Ombres et clartés se croisent, dansent, s’attirent et se repoussent. Je la connais assez pour savoir que son esprit fonctionne de la même façon. C’est un être lumineux en proie à des ombres tenaces, un animal ténébreux qui éclaire de sa présence la vie de ceux qu’elle croise. Son corps se divise, se dédouble, et deux jumelles avides se jettent sur moi, primitives, affamées, conquérantes. C’est autant un combat que du sexe, autant une guerre que de l’amour. Et il y en a beaucoup, de l’amour. Elles sont deux, la Lumineuse, la Ténébreuse, mais tout autant Une et Indivisible, complémentaires, indissociables. Je fais l’amour à deux corps, mais à une seule femme. À LA femme. Dans le monde de veille, c’est quelque chose qu’elle n’avais jamais totalement compris. Je la prenais toute entière. J’aimais autant la guerrière conquérante que la fille perdue. D’ailleurs je l’aime encore. Elle(s) gémi(ssen)t des ordres, des suppliques. Elle(s) sa(i)(ven)t ce qu’elle(s) veu(len)t. Et nous voulons la même chose. C’est brutal et tendre, c’est une danse ancienne comme le monde, la plus belle de toutes.

Elle(s) me laisse(nt) épuisé quand les braises meurent et les cendres s’envolent. Elle(s) rejoi(g)n(en)t la Lune en un ballet d’argent, un rayon de cendres leur pavant le chemin. Je finis par m’endormir.


Je finis par me réveiller dans mon appart. Le radio-réveil dit qu’il est onze heure. Il me semble sentir sur moi les odeurs de trois femmes distinctes. Puis les rêves s’éloignent, les impressions s’obscurcissent, les images se brouillent. Les larmes d’anges se sont diluées dans le sommeil. Ne restent que ce vague sentiment de tristesse mal compris et cette sensation de vide entre mes bras.

Le bonheur n’est pas qu’un flingue chaud.

22 avril 2011

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Ol’ Man Sid


Il inspira une longue bouffée et la recracha lentement. Ses idées profitèrent de ces quelques instants pour se mettre en ordre d’elles-mêmes. Il se mit à parler après avoir délicatement déposé les premières cendres dans la canette prévue à cet effet.


« Non, tu fais erreur. Ce n’est pas que le bonheur n’existe pas. Je sais qu’il est tentant de ne le considérer uniquement que comme une illusion inatteignable, ou tout du moins comme un état de conscience fugace qui s’opposerait à une sorte de tension perpétuelle, une forme de pause danse la lutte vitale. Mais, comme tous les sujets réellement importants, c’est, à mon sens, beaucoup plus compliqué que ça.


Considère un fait simple. La plupart des gens ne sont pas heureux. C’est pour ça qu’ils tombent dans les erreurs que je viens d’expliquer. Ils se construisent une idée du bonheur, cherchent à l’atteindre, et échouent immanquablement. Ou alors, ils se persuadent y être parvenus, ce qui est pire, mais passons. Toi qui écris, tu m’as dit un jour que quand tu traversais des périodes de relatif bonheur, tu délaissais la plume, que tu ne trouvais plus en toi suffisamment de matière pour noircir le papier. Là, on touche du doigt un principe fondamental. Le refus de la plupart d’entre nous d’être heureux. Ou la peur de l’être, ce qui, j’en ai peur, revient au même. C’est quoi le problème ? Trouves-tu en toi trop de noirceur en écrivant pour oser l’affronter quand par exemple une femme s’introduit dans ta vie ? L’introspection littéraire révèle-t-elle trop de toi pour que tu te sentes autorisé à l’imposer à quelqu’un qui partagerait ta vie ? Parce que, bon, ce que tu trouves dans l’écriture, ce qui t’y fait du bien, ce qui t’y rend heureux, n’est pas forcément incompatible avec d’autres sources de bonheur. Après, je conçois que c’est un état de fait. Tu n’arrives plus à écrire, point barre. Mais ne rends pas ton bonheur responsable de ça. N’en rends pas l’Autre responsable non plus.


Le bonheur existe, je t’assure. Il ne se cache simplement pas là où les gens le cherche. Il est en embuscade derrière de minuscules révélations quotidiennes. Il ne faut pas chercher à l’obtenir, il ne faut pas chercher à le saisir, il ne faut que le vivre. Priorise tes intérêts et tout deviendra plus clair. Pas limpide, mais tu auras alors une idée de ce que tu veux. Les gens sont beaucoup trop stressés, ils en oublie que tout ce qui importe vraiment leur échappera toujours. Le sens final de tout ça, c’est qu’il n’y en a pas. Ton bonheur, tu te le construit tous les jours si tu t’en donnes la peine. Écris, aime, baise, bois, mange. Fais ce que tu aimes, aime ce que tu fais. Ne refuse ni le meilleur, ni le pire. Accepte le monde. Accepte-toi. Quand tu y seras parvenu, à t’accepter, tu commenceras peut-être à comprendre ce que je veux dire.


Le bonheur, on l’a tous en nous, et c’est même un grand drame. Une tragédie millénaire. On a tous une idée de ce que c’est, chacun la nôtre. C’est de ne pas pouvoir la partager avec d’autres qui nous rend si seuls. Alors, sors-toi la du crâne, vis, et tu parviendras, peut-être, à enfin être heureux, et, peut-être aussi, qui sait, à ne plus être seul. »


Il se tut et jeta le mégot qui chuta dans la canette jusqu’à se noyer dans le fond de liquide éventé en produisant le son d’un ballon qu’on dégonfle.

Divagations nocturnes (Alone in the dark)

16 avril 2011

2 Commentaires

Demian S. Coyote

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C’est une sorte de fatigue qui ne saisit pas le corps. C’est un genre d’engourdissement de la raison. « Quand le ciel bas et lourd… », c’est exactement ça. Qu’as-tu fait de ta journée, petit être ? Où en es-tu de tes aspirations ? Qu’as tu fait pour que le réel soit à la hauteur de tes espérances ? Parfois, il vaut mieux dormir…


Les ruelles argentées de la Cité m’attendront, ce soir, le sommeil me paraît trop éloigné encore. J’attendrai qu’il vienne pour retourner flâner dans la grand-rue pavée d’étoiles qui mène au palais d’Obéron, m’arrêtant à l’étal improbable du marchand obèse au teint de cuivre venu des îles de Mü, ou au comptoir de l’auberge de l’ange Raphaël, qui se trouve dans toutes les villes et villages des mondes connus. J’y boirai un de ses cocktails maison, peut-être celui à base d’absinthe et de lait d’Hésat, en écoutant l’album que Tori Amos a oublié avoir composé. Mais ce sera pour plus tard. Plus tard, je retournerai perdre une nuit à parler philosophie et religion avec le vieux Myrddyn en regardant le monde dans sa salle aux milles écrans. Plus tard, guidé par une araignée mécanique, je me risquerai dans les détours et les impasses du vieux quartier, où j’achèterai des larmes d’ange à un kitsune de ma connaissance. Plus tard, j’irai dans les étages aseptisés de la ziggourat pour y voir les créatures sans visages se jeter dans le vide et écraser leur noirs corps chitineux sur les terrasses en contrebas.


Mais ce soir, cette nuit, je suis trop fatigué pour dormir.


J’ai encore merdé. Je sais pas exactement en quoi, mais j’ai encore merdé. J’ai peut-être un sens de l’éthique trop développé pour la société moderne. Et puis, ce n’est pas parce que je me l’impose à moi-même que ça m’autorise à l’imposer aux autres. Surtout quand ces « autres » ne sont pas au courant qu’ils sont en train de violer une de MES règles morales. Bref. À part m’exiler au Groenland, je vois pas trop quoi faire.


Le troll est sorti. C’est un troll à l’ancienne, du genre à prendre soin de la maison, une sorte d’esprit du foyer, mais doté de la capacité de péter les deux jambes des importuns. Très pratique. Au moins, maintenant, me voilà seul. En même temps, seul, je le suis en permanence. La solitude, vaste débat ! Il y a celle qu’on subit, celle qu’on choisit. Il y a celle qu’on recherche, et celle qu’on trouve. Je crois, finalement, que ça tient à ça. On nait seul, on passe sa vie à essayer de trouver quelqu’un qui puisse partager cette solitude, puis on meurt seul. Peu importe la taille de notre famille, la solidité des liens amicaux, le nombre de personne à votre enterrement. On est toujours seul. Surtout la nuit. La plupart des êtres humain passe leur temps à essayer de nier cette solitude fondamentale, alors que l’accepter, même si ça peut être étrangement douloureux, finit par procurer un dérangeant sentiment de repos de l’âme. C’est comme ça qu’on se retrouve un vendredi soir, épuisé, incapable de dormir, incapable de supporter ne serait-ce que l’idée d’aller voir du monde et par écouter du Mogwai, du Sonic Youth et du Radiohead en écrivant d’un trait un texte sans queue ni tête.


J’avais toujours le flacon dans la main ce matin en me réveillant. Un contenant simple, sans fioritures, contenant juste assez de liquide pour remplir un shooter. On raconte que les anges de la Cité ont commencé à vendre leur larmes quand ils comprirent qu’ils avaient autant, voire plus, déchu que leur collègues du début des temps. Et donc il pleurèrent. Qui le premier eut l’idée de boire ce liquide, cela s’est perdu dans les péripéties qu’il arrive aux histoires racontées trop souvent. Mais cela importe peu. On peut boire, inhaler, s’injecter, et que sait-je encore, les larmes d’anges. Je n’essaierai même pas de vous en décrire les effets. C’est rigoureusement impossible. Elles doivent porter en elles le souvenir des Cieux, la raison pour laquelle elles ont été versées. Je sens encore le goût du sel. Mais pas ce soir. Ce soir, je me dois de tirer profit de mon malaise. Je les boirai plus tard, malgré l’appel cristallin insistant du flacon posé sur la tour de mon PC.


L’important, c’est de ne pas perdre pied. C’est savoir reconnaître que ça déconne, et donc abandonner la lutte, provisoirement, pour s’y remettre plus tard. Fuir pour combattre un autre jour, disaient les vikings. Il faut savoir quand se battre, et savoir quand fuir. Parfois, le moment n’est juste, ni à l’un, ni à l’autre. Ce sont ces moment-là qui contiennent, peut-être, la plus pure des promesses de rédemption, car la confusion inhérente à leur existence distille dans les esprit ce qui fait d’un homme un être humain. Ce soir, me battre aurait été de me forcer à sortir, à afficher un masque social et à subir la présence de mes contemporains. Qui sait, j’aurais peut-être même pu finir par passer une bonne soirée ? Fuir aurait consisté à avaler le flacon de larmes d’ange. Mais là, dans cet entre-deux sublime, dans ce brouillard glacé, dans la pénombre de mes doutes et de mes connaissances intimes, de mes angoisses et de mes victoires, de mes questions et de mes réponses, je sais. Rien de constructif ne naitra cette nuit. Rien de destructeur non plus. Je flotte comme une brindille dans un fleuve sans rive.

Crise de Manque

10 avril 2011

1 Commentaire

Par Durf667 (2011).

 

Le cœur est fait pour battre.

Et donc, l’amour est un combat.

 

Il est rangers ou converses, elle, plutôt talons. Il est jeans déchirés et tatouages. Elle est petites jupes et hauts sexys. Il est cuir. Elle est velours.

 

Il tape son nom sur google, juste parce qu’il pense à elle. Il passe sur son facebook, comme ça, pour rien. Il cherche ce dossier caché sur son PC pour revoir ces photos qu’elle lui avait données. Rien de pervers ou de malsain, juste du manque. Comme un junkie qui éclate les mégots dans le cendrier pour se rouler un joint d’occase. Il appelle des amis juste parce qu’il sait qu’elle devait passer les voir dans l’après-midi. Il n’a rien d’autre à faire.

 

Il se raisonne, mais ça ne marche pas. Il l’a fuit de peur de la revoir et le regrette quand c’est trop tard. Il rêve d’elle la nuit. Il pense à elle le jour. Elle est plus présente à son esprit que quand ils étaient ensembles. Il a envie d’elle. Il n’y a plus droit. Sentiment indu d’appartenance.

 

Il paye un verre à une petite au comptoir, juste pour tenter de l’oublier contre le corps d’une autre. Ça marche. Du moins pour quelques heures. Il espère inconsciemment que ça la rendra jalouse. Au pire, l’alcool l’aurait fait s’effondrer avant qu’il ne se souvienne à quel point elle lui manque.

 

Il repense à ce moment précis où tout était encore sauvable, quand il a préféré laisser tout partir en vrille plutôt que de prendre le risque d’essayer que ça marche et d’en souffrir encore plus plus tard. Il s’en veut. Il sait que ça fait partie du travail de deuil. Mais c’est long, un deuil.

 

Il sait qu’il faut qu’il se reprenne. Il sait qu’il faut que ça lui passe. Il n’en a pas envie. Il en a marre de toujours être obligé de faire appel à son cerveau pour gérer des histoires qui ne devraient concerner que le cœur. De temps en temps, les neurones abdiquent, et là, la douleur est d’autant plus vive.

 

Il est cuir, elle est velours. Ils sont tellement différents que ça aurait pu marcher. Ils sont toujours vivants, lui, d’autant plus à présent que tout est foutu. Mais vivant un petit peu, c’est déjà pas si mal.

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